Revue de presse juillet 2026
Afrique
Route atlantique
· RFI, « Mauritanie : un total de 144 morts ou disparus sur la route migratoire vers les Canaries », le 24 juillet 2026
Le 21 juillet, 144 personnes sont décédées ou ont disparu lors du naufrage de leur embarcation au large de la Mauritanie. Elles étaient parties de Gambie afin de rejoindre les Canaries.
La route atlantique est l’une des routes migratoires les plus dangereuses, notamment du fait que les points de départ sur la côte occidentale de l’Afrique se déplacent toujours plus au sud, ce qui allonge la distance à parcourir. S’il y a quelques années, les points de départ privilégiés étaient la Mauritanie et le nord du Sénégal, aujourd’hui de nombreuses personnes souhaitant rejoindre l’Europe prennent désormais la mer plus au sud, depuis la Casamance, la Gambie ou la Guinée [1]. Cela s’explique par le renforcement des contrôles côtiers, des rafles et des expulsions massives menés dans les pays susmentionnés, dans le cadre de partenariats migratoires avec l’Union européenne [2], dont l’objectif est de déléguer la répression envers les exilé·es afin d’éviter qu’ils·elles n’arrivent sur ses côtes européennes. Ce naufrage constitue une énième illustration du fait que les politiques migratoires répressives tuent.
Tunisie
· Nawaat, « Migrants torturés : la Tunisie accusée, l’UE complice », le 14 juillet 2026
Pour la première fois, la Tunisie devra répondre devant une juridiction internationale des violations systématiques des droits des personnes exilées commises sur son territoire. Quatre personnes migrantes, représentées par les avocat·es de l’association italienne ASGI, membre de Migreurop, et par l’avocat Ibrahim Belguith, ont déposé quatre requêtes devant la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples. Elles dénoncent des crimes graves commis par les autorités tunisiennes tels que des détentions arbitraires, de la torture, des renvois forcés dans le désert, ainsi que des discriminations raciales et de genre. L’objectif est de faire reconnaître la responsabilité internationale de la Tunisie pour les violations des droits garantis par la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples.
Si seules quatre personnes ont, à ce jour, accepté d’ester en justice, leurs témoignages sont représentatifs d’un sort partagé par des milliers d’autres exilé·es. C’est ce caractère systémique des violations des droits que la requête entend faire reconnaître [3], tout comme le rôle central joué par l’Union européenne à travers sa politique d’externalisation des frontières. La requête souligne en effet que les faits dénoncés sont rendus possibles par le soutien matériel, technique et financier que l’UE accorde aux autorités tunisiennes. L’ASGI appelle l’Union à mettre fin à son partenariat migratoire avec la Tunisie, et à ne plus considérer ce pays comme un « sûr » pour les personnes exilées [4].
États membres de l’Union européenne
Autriche
· InfoMigrants, « Austria : Government celebrates deporting more people than receiving newly filed asylum applications », le 24 juillet 2026
Pour la première fois en 20 ans, le nombre d’expulsions de personnes exilées (2200) a dépassé celui des demandes d’asile (2106) en Autriche. Parmi les raisons de cette évolution figureraient le renforcement des contrôles aux frontières européennes à la suite de l’entrée en vigueur du Pacte européen sur la migration et l’asile (2024), l’augmentation des contrôles aux frontières nationales, ainsi que les restrictions mises en place pour les regroupements familiaux (2025, 2026).
Depuis des années, l’Autriche mène une politique migratoire répressive, qui s’est encore durcie avec l’entrée en fonction du gouvernement actuel en 2025 [5]. La ligne assumée par cette nouvelle coalition s’inscrit pleinement dans la tendance européenne, le pays plaçant l’expulsion à tout prix parmi ses priorités en matière d’immigration. Il n’est guère surprenant que le ministre de l’Intérieur, Karner, qualifie de « corrects et nécessaires » les changements dans le nombre d’expulsions et de demandes d’asile, alors que les récentes mesures migratoires bafouent les obligations de l’Autriche en matière de protection. La suspension des regroupements familiaux en 2025, puis l’introduction de quotas sur ces regroupements en 2026 sont attentatoires au droit à la vie familiale [6]. L’Autriche a par ailleurs été l’un des premiers États membres de l’UE à annoncer, dès décembre 2024, la suspension de l’examen des demandes d’asile déposées par des ressortissant·es syrien·nes, avec la révocation, en 2025, du statut de réfugié·e pour un grand nombre d’entre eux·elles [7]. L’année 2025 a également marqué le début des expulsions vers l’Afghanistan [8]. Enfin, le pays compte parmi les cinq États membres de l’Union qui envisagent la mise en œuvre de camps externalisés hors UE dans le cadre d’initiatives conjointes [9].
Ceuta
· InfoMigrants, « Environ 60 000 migrants ont traversé la frontière entre le Maroc et Ceuta en 24 heures », le 31 juillet 2026
Entre le 30 et le 31 juillet, environ 60 000 personnes auraient franchi depuis le Maroc, principalement par la mer, la frontière de Ceuta - résidu colonial européen sous contrôle espagnol situé sur le continent africain -, arrachant ainsi leur liberté de circulation. Des dizaines de personnes seraient décédées ce faisant, et plus de la moitié des arrivant·es auraient déjà été renvoyé·es de force au Maroc, en violation du droit international (principe de non-refoulement) et de la législation espagnole (arrêt du Tribunal suprême espagnol, 8 juillet 2026). Face à ce qui est présenté comme une énième « crise migratoire », l’Espagne a dénoncé une « violation de [son] intégrité territoriale par des réseaux criminels » et déployé l’armée pour venir en appui à la Guardia Civil, tandis que l’Union européenne a offert le soutien de l’agence Frontex.
Alors que les droites européennes crient à l’« invasion », dont la cause serait le laxisme du gouvernement espagnol et son programme de régularisation (alors même que celui-ci est clos, et que les personnes arrivées à Ceuta n’y auraient de toute façon pas eu accès), c’est précisément la politique d’externalisation européenne qui est à l’origine de cette situation. En déléguant la gestion des migrations à des pays tiers, souvent autoritaires, l’UE transforme les personnes qui souhaitent rejoindre son territoire en pions entre les mains de gouvernements qui disposent - revers de l’externalisation des frontières - d’un fort levier de pression politique face à une Europe gangrenée par un racisme croissant, prête à tout pour maintenir les exilé·es loin de ses frontières [10].
Le malaise social qui pousse les citoyen·nes marocain·es à exercer leur droit à la mobilité (37 % de chômage parmi les plus jeunes) a été transformé en instrument de pression géopolitique, le Maroc tout comme l’extrême droite n’hésitant pas à instrumentaliser ces mouvements migratoires au service de leurs intérêts.
Cet épisode surmédiatisé nous parle de phobie migratoire, de racisme assumé et de repli européen, dans un monde profondément inégalitaire. Répondre à cette soif de liberté de circulation par la militarisation des frontières et par l’accélération des renvois forcés en violation du droit national [11] et international a pourtant démontré son inefficacité et sa dangerosité depuis des décennies. Loin de freiner les mouvements migratoires, ces réponses hors sol n’engendrent que drames supplémentaires et violations systématiques des droits des personnes en quête d’exil.
France
· Le Monde, « Mouvements migratoires : un rapport d’enquête étrille la politique gouvernementale à la frontière franco-britannique », le 8 juillet 2026
Le 8 juillet, une commission d’enquête parlementaire française a publié un rapport qui dénonce les conséquences néfastes des politiques de « gestion de la frontière » franco-britannique, depuis la conclusion, en 2003, des accords du Touquet entre la France et le Royaume-Uni. Ces accords consacrent l’externalisation des contrôles frontaliers sur le territoire français : une contribution financière britannique est versée depuis 2003 à la France, en contrepartie de politiques répressives sur son territoire visant à empêcher les tentatives de franchissement de la frontière. C’est dans cette même logique que s’inscrivent les accords successifs signés par les deux pays (accords de Sandhurst, « One in, one out »). Le rapport souligne l’inefficacité de ces accords par rapport à l’objectif affiché d’entraver les migrations : ils n’ont fait que produire une « crise humanitaire à bas bruit » que « la République française organise sur son territoire », sans mettre fin aux tentatives de franchissement de la frontière. La Commission d’enquête demande d’y mettre un terme
En effet, les accords franco-britanniques ont dans un premier temps déplacé les routes migratoires vers la voie maritime, et ont ensuite conduit à la politique "Stop the boats" (2023), qui a entraîné une augmentation des décès à partir de l’été 2023 [12]. La coopération franco-britannique a également entraîné une précarisation planifiée des conditions d’existence des personnes exilées bloquées à la frontière. Nombre d’entre eux·elles vivent dans des lieux de vie informels, avec un accès restreint à l’eau, à l’hygiène, à l’alimentation et aux soins, et subissent un harcèlement policier quotidien (démantèlements violents des campements, usage de gaz lacrymogène, saisies de biens personnels, agressions physiques). Ce, au nom de la politique de « zéro point de fixation », dont le but est d’éviter que des espaces de vie ne s’installent durablement à la frontière [13]. En reconnaissant les conséquences meurtrières de ces politiques et en appelant à y mettre un terme, les travaux de cette commission - première évaluation démocratique de l’action publique menée à cette frontière - pourraient constituer un tournant politique. Reste à voir si des changements seront réellement apportés, ou si, avec le nouveau plan d’action européen sur la Manche (2026), la situation continuera de s’aggraver.
Grèce
· Ekathimerini, « Asylum lawyers to get bonus for talking migrants into returning home », le 2 juillet 2026
Un décret ministériel rendu public le 2 juillet prévoit une prime de 250 euros pour les avocat·es rémunéré·es par l’État pour fournir des conseils juridiques gratuits aux demandeur·ses d’asile, s’ils·elles parviennent à convaincre leurs client·es de renoncer à leur demande de protection, et de retourner dans leur pays d’origine. Ce, dans le cadre de la procédure aux frontières mise en place avec le Pacte européen sur la migration et l’asile.
La Grèce suit ainsi l’exemple italien : le gouvernement italien avait tenté d’introduire une mesure similaire en avril 2026, avant qu’elle ne soit bloquée par le Président de la République pour motif d’inconstitutionnalité [14]. Cette prime aurait en effet porté atteinte à l’indépendance des avocat·es ainsi qu’au droit à la défense des personnes migrantes, qui doit être plein, libre et concrètement accessible [15]. La mesure grecque risque d’entraîner les mêmes conséquences graves. Les avocat·es grecs ont condamné cette disposition, dénonçant une atteinte à l’éthique professionnelle. Dans un communiqué, le Comité de coordination de l’assemblée plénière des ordres des avocats de Grèce a estimé que l’instauration de primes financières au service d’objectifs politiques est incompatible avec les principes de la profession d’avocat·e, tels que la confidentialité entre l’avocat·e et son client·e, l’indépendance professionnelle et le devoir de donner des conseils impartiaux. Le Comité a demandé le retrait immédiat de la mesure et a appelé les avocat·es participant au dispositif du gouvernement d’aide juridique aux demandeur·es d’asile à suspendre leur participation à ce dispositif tant que les dispositions contestées du décret n’auront pas été abrogées [16].
Pays européens non-membres de l’Union européenne
Ukraine/UE
· Le Monde, « L’Union européenne revoit un statut de protection des Ukrainiens qui fuient le front », le 15 juillet 2026
L’Union européenne a étendu le statut de protection temporairedes Ukrainien·nes jusqu’en mars 2028. Néanmoins, à la demande de Kiev, les hommes n’ayant pas rempli leurs obligations militaires seront exclus de ce dispositif : les Ukrainiens de 23 à 60 ans fuyant le front ne pourront donc plus bénéficier de cette protection. Par ailleurs, les personnes candidates à ce statut devront présenter à leur arrivée sur le territoire européen un passeport avec le cachet de sortie délivré par les autorités ukrainiennes, prouvant qu’elles ont quitté l’Ukraine légalement et qu’elles se sont acquittées de leurs obligations militaires. L’objectif serait de « concilier la protection temporaire avec la capacité de l’Ukraine à assurer sa propre défense ».
Plusieurs associations de défense des droits se sont opposées à cette décision. Dans un communiqué, elles dénoncent l’introduction d’un critère d’exclusion discriminatoire, non prévu par la directive sur la protection temporaire (parmi les motifs d’exclusion ne figure pas le défaut d’autorisation de sortie du territoire ukrainien) et contraire à son esprit : l’éligibilité devrait dépendre avant tout des besoins de protection, et non pas des règles administratives encadrant la sortie du territoire d’origine. Ces associations relèvent aussi que la Commission européenne n’aurait fourni qu’une analyse limitée de la nécessité et de la proportionnalité de la mesure, sans démontrer en quoi refuser l’accès à la protection temporaire constituerait le moyen le moins restrictif d’atteindre l’objectif affiché de défense de l’Ukraine. Si l’UE avait fait pour les personnes exilées ukrainiennes ce qu’ « elle avait longtemps prétendu impossible – permettre leur mobilité et reconnaître leurs droits plutôt que chercher à les bloquer à tout prix » [17], elle suit désormais le mouvement de backlash qui traverse déjà plusieurs États membres, où la protection et l’aide accordées aux personnes ukrainiennes sont réduites. En conditionnant l’accès à la protection temporaire au respect d’une interdiction de sortie, dont la légalité au regard du droit à quitter tout pays (art. 12 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, art. 2 du Protocole n° 4 à la Convention européenne des droits de l’Homme) peut être contestée, l’UE risque de se rendre responsable d’une précarisation des conditions de vie des hommes ukrainiens fuyant la guerre, et les pousserait vers des routes migratoires plus dangereuses.
Union européenne
Frontex
· Infomigrants, « Frontex expected to be given more powers, including new role in managing return hubs’ », le 10 juillet 2026
Oliver Onidi, le Directeur général adjoint pour la migration et les affaires intérieures de la Commission européenne, a récemment confirmé [18] la volonté de l’UE de permettre à Frontex (l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes) de mettre en œuvre des expulsions coordonnées entre pays tiers à l’UE, dans le cadre du mécanisme des « return hubs » (plateformes d’expulsion) approuvé par le Parlement européen début juin 2026 [19]. Ce changement s’appuierait sur un accord international soutenu par les États membres de l’UE et le Parlement européen, et ferait partie de la réforme du mandat de Frontex, prévue au troisième trimestre de 2026 [20].
Les violations des droits dont Frontex s’est rendue responsable aux frontières de l’UE (et au delà) au fil des années sont largement documentées : pushbacks, inaction face à des embarcations en détresse, violences, entre autres. Sa coopération avec des pays tiers de l’UE dans la mise en œuvre d’accords migratoires répressifs (formels et informels) entre ces-derniers et l’Union continue presque en toute impunité [21], et sans réelle conséquence quant aux violations des droits qui en découlent (cf. collaboration avec les garde-côtes libyens) [22]. La gestion par Frontex des expulsions de pays tiers à pays tiers ne constituerait donc qu’une étape supplémentaire dans l’externalisation de la « gestion des migrations » européenne. Sous prétexte de « pragmatisme » et d’« efficacité », ce projet ne fera que permettre et systématiser de nouvelles violations des droits en dehors des frontières de l’Union. Dans des lieux soustraits au regard public et à la juridiction directe de l’UE, il deviendra plus difficile (voire impossible) de garantir le respect des standards européens et internationaux en matière de droits fondamentaux, et de recourir à des mécanismes de recours effectifs permettant de contester les violations de droits générées et les politiques qui les permettent.
« Remigration »
· Euronews, « Pétition "remigration" rejetée par la Commission : l’extrême droite veut poursuivre l’exécutif européen », le 23 juillet 2026
La Commission européenne a rejeté l’initiative citoyenne [23] « Save Europe Act », portée par des militant·es d’extrême droite et appelant à la suppression de toutes les « voies d’immigration légale » pour les ressortisssant·es de pays tiers, ainsi qu’à la « remigration » de toutes les personnes d’origine étrangère « non intégrées » dans les États de l’Union. L’objectif de l’initiative était de lutter contre un supposé « remplacement démographique ». La Commission a refusé d’enregistrer cette initiative au motif qu’elle entraînerait des discriminations fondées sur l’origine ethnique, ce qui serait « contraire aux valeurs de l’Union ».
Le fallacieux concept de « remigration », né dans les cercles identitaires de l’extrême droite européenne autour de 2010, prévoit l’expulsion forcée dans leurs pays d’origine des personnes d’origine étrangère, non blanches, et de leurs descendants. Cela, selon des étapes progressives : en premier lieu , les personnes dépourvues de droit au séjour, puis les personnes titulaires d’un titre de séjour et/ou d’un visa de travail, mais considérées comme « un fardeau économique, criminel ou culturel » ; et enfin les personnes immigrées naturalisées jugés « non assimilées », car soupçonnées de « maintenir une loyauté envers des nations étrangères ou des religions radicales ». Un projet fasciste, raciste, islamophobe et contraire aux conventions internationales dont l’objectif est de se débarrasser des personnes jugées « indésirables ». Ces dernières années, ce concept a acquis une grande visibilité, surtout à partir de 2023, et a commencé à être revendiqué par des partis tels que le FPÖ en Autriche, l’AfD en Allemagne, Vox en Espagne, et Futuro Nazionale et Lega en Italie [24]. Si la Commission européenne a refusé d’enregistrer cette initiative, précisément au nom de la non-discrimination fondée sur l’origine, plusieurs textes adoptés ces dernières années par les institutions européennes, ainsi que plusieurs choix politiques de l’Union, relèvent pourtant de la même logique. Pensons par exemple au règlement retour, qui organise la chasse et l’expulsion des personnes dépourvues du droit au séjour au sein de l’UE ; au pacte migration-asile ; aux notions de « pays d’origine sûrs » et de « pays tiers sûrs », conçues pour restreindre le droit d’asile ; ou encore aux négociations de l’UE et de ses États membres avec les talibans en vue d’expulser vers l’Afghanistan les Afghan·es en situation administrative dite « irrégulière » ou ayant commis des infractions graves. Il s’agit d’illustrations claires de l’imposition progressive des projets de l’extrême droite au sommet des institutions européennes.
Décryptage des politiques migratoires européennes