Revue de presse mars 2026

 Libye

Depuis début 2026, plus de 2 500 migrant·e·s ont été intercepté·e·s en Méditerranée par les garde-côtes libyens et renvoyé·e·s de force en Libye. Ces interceptions s’inscrivent dans le cadre d’un arrangement conclu en 2017 entre l’Italie et la Libye, qui prévoit un soutien logistique et financier de l’Italie et de l’Union européenne aux autorités libyennes afin d’empêcher les départs vers l’Europe. Un accord informel qui a de fait mis en place un mécanisme de « pullbacks » [1] systématiques : des interceptions en mer, coordonnées par l’agence européenne Frontex, suivies du renvoi forcé des personnes vers les côtes libyennes par les autorités locales, formellement responsables de la zone de recherche et de sauvetage (SAR). Les personnes migrantes sont ensuite enfermées dans des camps libyens. C’est dans ce contexte que s’inscrit la décision récente de la Commission européenne de financer la construction d’un centre de coordination des secours maritimes (MRCC) à Benghazi [2]. Le projet, porté par le gouvernement italien, étend le mécanisme de « pullback » à l’est de la Libye, en complément du centre déjà opérationnel à Tripoli. Par ailleurs, la gestion du nouveau centre pourrait être liée à la milice Tareq Ben Zayed, qui contrôle le territoire et est soupçonnée d’être impliquée dans l’attaque du navire humanitaire Ocean Viking en août 2025 [3].

Cette coopération entre l’Union européenne et la Libye a permis, au fil des années, le refoulement, la détention arbitraire et la torture de milliers de personnes [4]. Un rapport confidentiel de l’Union européenne datant de 2022 [5] fait d’ailleurs état « d’un usage excessif de la force, d’actes disproportionnés et de violence armée » lors des interceptions en mer par les autorités libyennes. Par ailleurs, les conditions de détention des migrant·e·s en Libye ont fait l’objet de nombreuses alertes en raison de graves violations des droits humains [6]. La Libye n’offre aucune garantie de protection conforme aux standards internationaux en matière de protection et d’asile. Malgré cela, les financements européens et italiens, visant à externaliser la gestion des mouvements migratoiresvers ce pays non sûr, continuent d’affluer.

 Tunisie

Le tribunal de première instance de Tunis a condamné la militante antiraciste Saadia Mosbah, à huit ans de prison et à une lourde amende pour « blanchiment d’argent » et « enrichissement illicite ». Ce verdict s’inscrit dans un contexte de criminalisation croissante des défenseur·e·s des droits des migrant·e·s en Tunisie. Ces dernières années, Mosbah, présidente de l’association Mnèmty, s’est retrouvée en première ligne dans la défense des droits des migrant·e·s originaires d’Afrique subsaharienne, face à la rhétorique et aux politiques racistes du président Kaïs Saïed. Depuis deux ans, Mnèmty et de nombreuses autres organisations de solidarité avec les migrant·e·s sont particulièrement ciblées par une vague répressive : campagnes de diffamation sur les réseaux sociaux orchestrés par le gouvernement, militant·e·s arrêté·e·s et poursuivi·e·s.

La criminalisation de la société civile tunisienne se poursuit avec l’assentiment tacite de l’Union européenne, qui a accordé un financement de plus de 100 millions d’euros à la Tunisie dans le cadre d’un arrangement migratoire conclu en 2023, visant à empêcher les migrant·e·s de traverser la Méditerranée. Mosbah et les activistes condamné·e·s paient aujourd’hui le prix de cet arrangement [7] : en soutenant la politique migratoire de Saïed dans un objectif de dissuasion des départs, l’UE porte une responsabilité dans les arrestations arbitraires de défenseur·e·s des droits en Tunisie et dans les violations de leurs droits fondamentaux.

 Allemagne

Dans le cadre d’une visite du président syrien Ahmed al-Charaa à Berlin, le lundi 30 mars, le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré vouloir expulser, à moyen terme, 80 % des réfugié·e·s syrien·ne·s présent·e·s en Allemagne. Selon lui, il n’y aurait plus de raison pour ces personnes de rester sur le territoire allemand après la chute du régime d’Assad.

L’idée d’expulser un nombre aussi élevé de personnes révèle une approche xénophobe et raciste, visant à se débarrasser, le plus rapidement possible et à tout prix, de celles et ceux considéré·e·s comme « indésirables » sur le territoire allemand [8]. Par ailleurs, la Syrie demeure un pays profondément instable, marqué par la destruction d’infrastructures essentielles. En octobre 2025, le ministre allemand des Affaires étrangères avait déclaré qu’il était « pratiquement impossible pour les gens d’y vivre dans la dignité dans le court terme » [9], lors d’une visite sur place. De graves violations des droits humains continuent également d’être documentées dans le pays. Le 12 mars, La Commission d’enquête internationale indépendante sur la République arabe syrienne a présenté son dernier rapport devant le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies, révélant que la transition politique demeure compromise par des violations des droits telles que des exécutions extrajudiciaires, des actes de torture et des mauvais traitements, ainsi que des disparitions forcées [10]. Dans ces conditions, la sécurité des ressortissant·e·s expulsé·e·s ne saurait être garantie, et l’Allemagne risquerait de se rendre complice de telles violations de droits.

 Belgique

La Cour constitutionnelle belge a suspendu temporairement une mesure visant à limiter l’accès aux conditions matérielles d’accueil pour les migrant·e·s ayant déjà obtenu une protection dans un autre État membre de l’UE. La Cour a souligné que cette disposition pourrait causer un « préjudice grave et difficilement réparable », en exposant des personnes à la précarité [11]. Malgré cette suspension, le gouvernement belge a déclaré vouloir poursuivre l’application de cette mesure afin d’ « éviter de surcharger le système d’accueil ».

Depuis 2021, les autorités belges ont refusé d’adapter ce système à l’augmentation des demandes d’asile, exposant de nombreux·euse·s exilé·e·s à des conditions de vie indignes, sans accès aux soins ni à un hébergement approprié. Plus de 12 000 décisions de juridictions nationales et internationales ont ordonné à la Belgique de fournir un accueil digne. Pourtant, ces décisions ont systématiquement été ignorées et contournées, surtout depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement en 2023, qui a adopté une politique migratoire plus restrictive [12]. Le mépris des décisions judiciaires belgess’inscrit dans un contexte général de remise en cause du droit national, européen et international en matière migratoire : c’est sans surprise que le pays figure dans la liste des États ayant signé en 2025 une lettre ouverte appelant à une interprétation plus souple de la Convention européenne des droits de l’Homme, notamment de l’article 3 (interdiction des traitements inhumains ou dégradants) et de l’article 8 (protection de la vie privée et familiale) [13]. La Belgique choisit ainsi de protéger ses frontières d’une menace migratoire fantasmée, au mépris des droits humains.

 Croatie/Bosnie-Herzégovine

La Croatie a récemment annoncé la construction d’un nouveau «  centre d’accueil  » pour les personnes migrantes à sa frontière avec la Bosnie-Herzégovine. Parallèlement, l’agence européenne Frontex prévoit de renforcer la présence de ses agents en Bosnie, considérée par l’UE comme un «  investissement géopolitique  » majeur dans la gestion des mouvements migratoires. L’objectif affiché est d’atteindre un «  niveau élevé  » de coopération avec la police des frontières bosniennes dans la « lutte contre l’immigration clandestine et la prévention de la criminalité transfrontalière ».

La Bosnie-Herzégovine est candidate à l’entrée dans l’Union européenne et constitue une étape sur la route migratoire des Balkans : un lieu névralgique de consolidation de l’ « Europe Forteresse ». Sa frontière avec la Croatie est notoirement marquée par l’impunité des violations des droits commises par les autorités croates et bosniennes [14] : les refoulements des migrant·e·s qui tentent d’arriver sur le sol européen sont légion et les demandeur·euse·s d’asile qui parviennent en Croatie sont placées dans des centres pour demandeurs d’asile (actuellement deux dans le pays) dans des conditions indignes. L’accès aux soins y est limité, les conditions d’hygiène sont précaires et des cas de refus arbitraire de certaines demandes de protection ont été documentés [15]. Des rapports ont également mis en avant que les autorités croates ont été impliquées dans la détention arbitraire et la torture de personnes en situation dite « irrégulière » dans des installations ad hoc [16]. La construction d’un centre à la frontière risque d’entraîner une multiplication de ce type de situations.

Dans ce cadre, le renforcement de la présence de Frontex (qui opère en Bosnie à la suite d’un accord de statut signé en 2025 entre l’UE et Sarajevo [17]) risque de contribuer aux violations des droits décrites ci-dessus. D’autant plus que, en vertu de cet accord (article 12), l’agence bénéficie d’une immunité pour tous les actes réalisés dans le cadre d’une opération conjointe en Bosnie-Herzégovine, devant toute juridiction pénale, civile ou administrative du pays [18].

 Espagne

Depuis le 10 mars 2026, le système de santé espagnol est ouvert aux personnes dépourvues de documents pour séjourner dans le pays. Cette mesure supprime des obstacles administratifs qui empêchaient auparavant de nombreuses personnes d’accéder aux soins médicaux. Selon les nouvelles règles, toute personne en mesure de prouver sa résidence en Espagne peut déposer une demande de prise en charge auprès de son centre de santé local et bénéficier immédiatement d’une couverture temporaire pendant le traitement de son dossier. Comme l’a souligné la ministre de la Santé espagnole, cette mesure « vise à garantir l’équité et à prévenir les inégalités », tout en permettant « un meilleur suivi des maladies dans les soins primaires et une utilisation plus efficace des ressources publiques ».

Cette décision fait suite à une mesure de régularisation dite extraordinaire des personnes migrantes (2026) et au refus explicite du gouvernement espagnol de soutenir le projet européen de « return hubs  » (pays hors Europe où seraient expulsées les personnes sans droit au séjour en Europe), prévu dans le règlement retour dont le mandat de négociation a été confirmé le 26 mars par le Parlement européen. Il convient néanmoins de rappeler que l’Espagne continue d’externaliser la gestion des mouvements migratoires, notamment vers le Maroc et la Mauritanie, ce qui engage sa responsabilité dans les violations des droits humains commises à l’encontre des exilé·e·s dans ces pays [19].

 Portugal

Le gouvernement portugais a approuvé un projet de loi en matière de migration marquant une étape supplémentaire dans le tournant répressif de sa politique à l’égard des personnes exilées. La durée maximale de détention administrative pour les personnes sans droit au séjour a été prolongée(de 60 à 540 jours) et les personnes qui feront une demande de protection après une entrée sur le territoire en-dehors des postes frontières habilités seront soumises à des mesures coercitives plus strictes, dont la détention, pendant l’examen de leur dossier. Le texte introduit également une interdiction d’entrée en cas d’expulsion forcée pouvant atteindre cinqans, durée prolongeable en cas de condamnation pénale ou de menace pour la sécurité nationale. En outre, le dépôt d’une demande de protection ne suspendra plus la procédure d’expulsion, et enfin toute personne sans droit au séjour est soumise à une « obligation de départ volontaire » : les personnes concernées devront quitter le territoire sans attendre de notification formelle, sous peine d’expulsion forcée et donc d’interdiction d’entrée. Cette réforme supprime la période intermédiaire entre la notification formelle et la perte effective du droit au séjour, période qui permettait jusqu’à présent de régulariser sa situation administrative ou de consulter un avocat. À noter que selon le texte, ces mesures de renvoi forcé ne s’appliqueront pas aux mineurs de moins de 16 ans. Le projet de loi est actuellement en cours d’examen parlementaire.

Plusieurs organisations de défense des droits des personnes migrantes dénoncent une manœuvre politique de la coalition de centre-droit visant à séduire un électorat plus conservateur à l’approche de futures échéances électorales. Cette stratégie s’inscrit dans une tendance plus large observée dans d’autres États européens où les migrant·e·s sont instrumentalisé·e·s à des fins électorales, dans une optique populiste.

À l’heure de l’adoption d’un nouveau règlement européen sur le retour des personnes dépourvues de droit de séjour dans l’UE, d’applicabilité directe dans les États membres, les mesures à l’encontre des personnes exilées en instance d’expulsion vont encore s’aggraver.

 Suède

Fin mars, le gouvernement suédois a présenté deux projets de loi visant à intensifier les expulsions des personnes exilées. Le premier prévoit l’expulsion des migrant·e·s qui ne mèneraient pas une « vie honnête ». Le deuxième obligerait six administrations publiques (l’agence pour l’emploi, l’assurance sociale, l’administration pénitentiaire, l’agence de recouvrement des dettes, l’autorité des retraites et l’administration fiscale) à signaler à la police les personnes soupçonnées de séjour dit « irrégulier ». Il introduit également de nouveaux motifs de retrait du titre de séjour, notamment lorsqu’une personne est considérée comme une « menace »pour l’ordre public ou la sécurité nationale, ou lorsqu’elle a fourni des informations inexactes dans sa demande.

La première mesure suscite de vives inquiétudes en raison de son caractère vague et discrétionnaire. Quels critères permettraient de définir une « vie honnête » ? Quels moyens seraient utilisés pour évaluer une prétendue moralité individuelle ? Cette mesure, qui repose sur des évaluations profondément subjectives, ouvrirait la voie à la mise en place de deux systèmes normatifs parallèles. Des déclarations non pénalement répréhensibles pourraient ainsi entraîner l’expulsion des migrant·e·s, alors qu’elles n’auraient aucune conséquence juridique pour des citoyen·ne·s suédois·e·s. Par ailleurs, il existe un risque de produire un effet dissuasif sur la liberté d’expression et de renforcer l’autocensure parmi les personnes migrantes.

Le deuxième projet de loi s’inscrit dans une volonté plus générale, à l’échelle européenne, de renforcer un contrôle généralisé des espaces privés et publics afin de « débusquer » les personnes dépourvues de doit au séjour. Il accentuerait le rôle des administrations comme outils de contrôle, en menaçant le droit à la vie privée, en raison du partage potentiel de données sensibles, en favorisant le profilage racial et les discriminations au faciès, et en créant des conflits éthiques pour les professionnel·le·s de l’administration publique [20].

 Royaume-Uni

Le 5 mars, la ministre de l’Intérieur britannique Shabana Mahmood a annoncé la mise en application de nouvelles mesures en matière de migration et d’asile. Le statut de réfugié est désormais réduit de cinq ans à 30 mois (renouvelables). Au terme de cette période, si le pays tiers est considéré comme sûr, ses ressortissant·e·s pourront y être expulsé·e·s. Par ailleurs, la période pour obtenir le statut de résident·e permanent·e passe de 10 à 20 ans, l’obligation de soutien financier public aux demandeur·euse·s d’asile est suspendue, et jusqu’à 40 000 £ seront offerts aux familles dont la demande d’asile a été rejetée pour rentrer volontairement dans leur pays : en cas de refus, les autorités pourront recourir à la force, y compris à l’encontre des mineur·e·s.

Énième durcissement de la politique migratoire britannique, cette nouvelle série de mesures répressives s’éloigne de l’esprit, sinon de la lettre, des conventions relatives aux droits humains dont le Royaume-Uni est signataire. Tout d’abord, les personnes exilées seront maintenues dans un état d’incertitude permanente, les empêchant de reconstruire leur vie et les exposant à une menace constante d’expulsion [21]. Par ailleurs, la possibilité de renvoyer de force des familles dont la demande d’asile a été ou sera rejetée risque d’entraîner une violation du droit au respect de la vie privée et familiale, protégé par l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’Homme, ainsi que du principe de l’intérêt supérieur de l’enfant, consacré par la Convention relative aux droits de l’enfant et reconnu par tous les instruments européens de protection des droits humains. Enfin, le renvoi forcé des ressortissant·e·s de pays considérés comme sûrs pourrait constituer une forme de discrimination fondée sur la nationalité.

Plusieurs organisations de la société civile britannique ont dénoncé ces évolutions dans un communiqué commun. Elles appellent le gouvernement à suspendre la réduction de la durée du statut de réfugié en taxant la politique britannique de « cruauté performative », source d’instabilité, d’injustice et d’inefficacité [22].

 Royaume-Uni/Nigeria

Le 19 mars, le Royaume-Uni et le Nigeria ont conclu un arrangement visant à accélérer les expulsions de ressortissant·e·s nigérian·e·s dépourvu·e·s de droit au séjour, ou condamné·e·s par la justice ou encore dont la demande d’asile a été rejetée. Désormais, les autorités britanniques n’auront plus à attendre la délivrance de laissez-passer consulaires par le Nigeria pour procéder à une expulsion : les autorités nigérianes accepteront des documents d’identification émis par le Royaume-Uni (les « UK letters »). L’arrangement prévoit en outre un renforcement de la coopération dans la lutte contre les « réseaux de passeurs ». Dans ce sens, le Nigeria s’est engagé à revoir sa législation nationale afin de garantir des sanctions plus sévères contre « les infractions liées aux migrations », ce qui risque de conduire à une intensification de la criminalisation des personnes migrantes, ainsi que des organisations solidaires.

L’utilisation de documents informels comme les UK letters pourrait entraîner des expulsions arbitraires, du fait d’une identification unilatérale (identité et nationalité) de la personne renvoyée de force par le R.U. Cette mesure pourrait également porter atteinte au droit à la vie privée et familiale des Nigérian·e·s résidant·e·s au Royaume-Uni.

Cet accord marque une nouvelle étape dans la « diplomatie du renvoi » [23]engagée par le Royaume-Uni depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement de Keir Starmer. Déjà en septembre 2025, la ministre de l’Intérieur Shabana Mahmood avait mis en place une stratégie de suspension de la délivrance de visas pour les ressortissant·e·s de certains pays africains (République démocratique du Congo, Namibie, Angola) comme moyen de pression pour obtenir une coopération plus « efficace » de ces pays dans la réadmission des personnes expulsées [24].

 Adoption du règlement retour

Le 26 mars 2026, le Parlement européen a confirmé en plénière le mandat de négociation adopté par la Commission Parlementaire LIBE pour un nouveau système commun en matière d’expulsions des ressortissant·e·s de pays tiers sans droit au séjour dans l’Union (dit « règlement retour »), résultant d’une alliance entre la droite et l’extrême droite. Parmi les mesures prévues : une détention systématique pour toutes les personnes exilées(extension des motifs de détention, durée maximale d’enfermement portée à 24 mois et cumulable d’un État membre à l’autre, possibilité d’enfermement dans des établissements pénitentiaires) ; des expulsions vers des pays tiers (return hubs), sans contrôle effectif par les institutions européennes et sans clause de suspension en cas de violation des droits ; une accélération des renvois forcés grâce à la reconnaissance mutuelle des mesures d’expulsion entre États membres, potentiellement sans réexamen individuel, et pouvant être exécutées avant toute décision définitive ; dans certains cas, des interdictions d’entrée définitives dans le territoire de l’UE sont prévues.

Énième jalon de la guerre aux migrant·e·s débutée il y a 30 ans, ce règlement consolide la destruction du droit entamée de longue date, en franchissant de nouvelles lignes rouges. Il risque d’entraîner très concrètement des renvois dangereux, des violations du droit à un recours effectif et du principe de non-refoulement, et d’exposer les exilé·e·s à des traitements inhumains et dégradants [25]. La rapidité de ce vote est en outre inquiétante, le texte proposé ayant été adopté par le Parlement européen à peine un an après la proposition de la Commission. Cela révèle que l’agenda de l’extrême droite s’impose désormais au sommet des institutions européennes : dans le sillage du Pacte européen, le règlement retour entérine un remodelage du droit de l’Union afin de l’adapter à une idéologie raciste, anti-migratoire et anti-démocratique [26].

 Arrangement UE / Nigeria

Le Nigeria et l’Union européenne ont conclu un arrangement pour le renvoi des ressortissant·e·s nigérian·ne·s dépourvu·e·s de droit au séjour dans l’Union, en contrepartie d’un financement de 288 millions d’euros destiné à la digitalisation, à la modernisation du secteur de la santé et aux chaînes de valeur agricoles au Nigeria.

L’arrangement illustre la tendance européenne à lier la coopération en matière d’expulsions à des promesses d’avantages économiques et diplomatiques (approche « cash-for-migrants »), au détriment des droits fondamentaux des personnes exilées. Le Nigeria est en effet confronté à une insécurité croissante, à une forte inflation, à la violence de groupesarmés locaux, à des allégations de torture et à une exclusion profonde des jeunes, aggravée par un recul des libertés civiles et politiques. Dans ce contexte, les expulsions de ressortissant·e·s nigérian·e·s depuis l’UE pourraient exposer certaines personnes à des traitements inhumains et dégradants et à l’exclusion sociale, en raison de perspectives de réintégration limitées. Par ailleurs, des accords informels similaires dans la région du Sahel ont coïncidé avec des lois anti-migration sévères,une criminalisation de la société civile, et la militarisation des frontières, contribuant à la normalisation de la répression sous couvert de garantir la « stabilité » et l’« ordre » [27] à l’échelle nationale.

 Frontex

A la suite de la plainte d’ONG (Ligue des droits de l’Homme et Utopia 56) déposée en avril 2024, une enquête a été ouverte en France contre Fabrice Leggeri, ancien directeur de Frontex (2015-2022) et eurodéputé d’extrême droite (groupe Patriotes pour l’Europe). Il est accuséde complicité de crimes contre l’humanité et crime de torture, dans des faits de refoulements et de non-assistance aux exilé.e.s en mer, liés aux pratiques de dissuasion mises en œuvre par les États membres et son bras armé Frontex.

Si l’ouverture d’une enquête à l’encontre de Leggeri, qui siège au Parlement européen comme eurodéputé du Rassemblement National, constitue une étape symbolique importante, il convient de rappeler que le mandat et les activités de Frontex sont, depuis la création de l’agence, intrinsèquement incompatibles avec le respect des droits fondamentaux. Les violations des droits commises en toute impunité avec la complicité de Frontex - dénoncées depuis 2004 par les ONG - avaient lieu avant la nomination de Leggeri et se sont poursuivies après sa démission en 2022.

Frontex est l’instrument d’une politique répressive de restriction des mobilités qui a démontré être incompatible avec le respect des droits. Dans le cadre du mandat de l’agence, denombreuses opérations illégales ont été menées et largement documentées : expulsions collectives, entraves au droit d’asile, refoulements massifs en pleine mer, non-assistance à personne en danger, collaboration avec des milices libyennes pour intercepter des embarcations avant qu’elles n’atteignent les eaux territoriales européennes.

Depuis sa création en 2004, son mandat, ses prérogatives et ses moyens n’ont cessé d’être renforcés, et son budget a été démultiplié ces dernières années (passant de 6 millions d’euros en 2005 à plus d’un milliard en 2026). En juin 2026, la Commission européenne présentera au Parlement une 5e révision du mandat de l’agence, visant à élargir encore ses activités et moyens (recours accru aux technologies de surveillance, expulsions de pays tiers à pays tiers, passage de 10 000 à 30 000 agents).

Si Frontex jouissait jusqu’ici d’une impunité structurelle, la Cour de justice de l’UE a considéré en décembre 2025 que le droit de l’Union imposait à Frontex des obligations en matière de protection des droits fondamentaux [28]. Il était temps.