Revue de presse Octobre 2025
Egypte
- Euronews, « L’Union européenne approfondit ses relations avec l’Égypte en augmentant son soutien financier à ce pays d’Afrique du Nord, malgré les préoccupations persistantes en matière de droits de l’homme », le 22 octobre 2025
L’Union européenne s’apprête à accorder à l’Égypte une nouvelle aide de 75 millions d’euros, dans le cadre d’un vaste plan de 7,4 milliards d’euros prévu entre 2024 et 2027. Présenté comme un soutien au développement socio-économique et à la prévention des départs vers l’Europe, ce financement illustre une fois de plus la stratégie européenne d’externalisation du contrôle migratoire.
En transférant aux pays du Sud global la responsabilité de l’accueil des exilé·e·s, l’Union européenne transforme les pushbacks en pullbacks. Plutôt que d’expulser ou de refouler directement les personnes en migration à ses frontières, l’Union délègue ces pratiques à des pays tiers et entend ainsi garder les mains propres. En coopérant avec l’Égypte pour entraver les mobilités, l’Union européenne sacrifie pourtant les droits fondamentaux et avec eux, elle engage sa responsabilité. En effet, ce choix intervient malgré les graves violations commises sous le régime d’Abdel Fattah al-Sissi : arrestations arbitraires, disparitions forcées, torture et répression systématique de la société civile. [1]
Cette politique, justifiée par la fiction du « développement local pour dissuader les départs », ignore les causes structurelles de l’exil – pauvreté, corruption, répression – et renforce les mécanismes mêmes qui la produisent. Derrière la rhétorique du partenariat « gagnant-gagnant », se profile une Europe qui sous-traite sa frontière et sacrifie les droits humains au profit d’une coopération sécuritaire.
Libye
- InfoMigrants, « Libye : l’ONG Médecins sans frontières ’sommée’ par les autorités de quitter le pays avant le 9 novembre », le 29 octobre 2025
Le ministère des Affaires étrangères libyen a ordonné à Médecins sans frontières (MSF) de quitter le pays avant le 9 novembre, sans fournir de justification. En mars 2025 déjà, l’organisation avait dû suspendre ses activités, à la suite de la fermeture de ses locaux, Tripoli l’accusant de mener des actions « hostiles visant à modifier la composition démographique du pays ». Cette décision acte la fin de la présence de la dernière ONG offrant une assistance médicale aux exilé·e·s dans l’ouest de la Libye. Depuis 2023, MSF y a assuré près de 20 000 consultations médicales et psychologiques, son retrait laisse donc des milliers de personnes sans accès aux soins.
La décision libyenne de contraindre MSF à quitter le territoire s’inscrit dans une stratégie visant à faire disparaître les témoins des violences infligées aux personnes exilées, régulièrement soumises à des arrestations, des intimidations, des campagnes de délégitimation et des violences [2]. Cette expulsion pointe également la responsabilité de l’Union européenne, qui depuis 2017, persiste à contribuer au financement et à la formation des « garde-côtes » libyens, pourtant responsables de tirs, d’arrestations arbitraires et d’actes de torture contre les exilé·e·s [3].
En interdisant les acteurs humanitaires sur le territoire, les autorités libyennes garantissent l’impunité des milices et des forces de sécurité, rendent invisibles les violations des droits des personnes en migration et normalisent la violence comme instrument de gestion migratoire.
Mauritanie
- InfoMigrants, « Libye : l’ONG Médecins sans frontières ’sommée’ par les autorités de quitter le pays avant le 9 novembre », le 29 octobre 2025
Depuis le début de 2025, près de 2 000 exilé·e·s ont été renvoyé·e·s dans leur pays depuis la Mauritanie dans le cadre du programme de « retour volontaire » coordonné par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). C’est le double du nombre enregistré en 2024. Ces renvois se déroulent dans un contexte marqué par des violations répétées de droits, des pressions croissantes sur les personnes exilées en Mauritanie : arrestations et détentions arbitraires, contrôles incessants, rafles dans les habitations, expulsions massives et absence d’accès aux droits fondamentaux et aux soins de santé [4]. Dans ces conditions, beaucoup n’ont d’autre choix que de repartir [5].
Ce tournant sécuritaire et répressif coïncide avec la signature d’un « partenariat migratoire » entre l’UE et la Mauritanie en 2024, visant à externaliser la gestion migratoire et ainsi empêcher les départs vers l’Europe, au prix d’une détérioration massive des droits des personnes exilées. Les témoignages évoquent un climat de terreur administrative et policière, où les mineurs, souvent non accompagnés ou isolés, représentent près de la moitié des personnes renvoyées. L’UE se félicite de la baisse des arrivées aux Canaries (–59 %), qui repose en réalité sur une logique de refoulement, d’invisibilisation et de délégation de la répression. La Mauritanie devient ainsi un maillon central d’une chaîne de dissuasion financée par l’Europe, où les « retours volontaires » sont de véritables expulsions.
Tunisie
- L’Orient le jour, « Suspension d’une deuxième ONG très active, le FTDES », le 27 octobre 2025
Les activités du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), membre du réseau Migreurop, ont été arbitrairement suspendues pour un mois par décision du ministère de l’Intérieur tunisien. Cette mesure s’inscrit dans une offensive plus large conduite par le gouvernement du président Kaïs Saïed, à l’encontre des associations de défense des droits humains [6] et des organisations de la société civile en général. Le FTDES indique par ailleurs faire continuellement l’objet d’audits financiers et fiscaux depuis avril 2025.
En criminalisant les acteurs civils, les autorités tunisiennes entravent la solidarité et portent atteinte à la protection des droits des exilé·e·s en renforçant l’opacité des violences à leur encontre, notamment les pratiques de refoulement et de détention, dans un pays devenu un acteur clé des politiques migratoires européennes [7]. In fine, en sanctionnant le FTDES, les autorités tunisiennes envoient un message clair : la défense des droits humains devient, elle aussi, un acte de dissidence [8].
Allemagne
- Politico, « Germany spearheads drive to legitimize Taliban in exchange for migrant deportations », le 17 octobre 2025
Le gouvernement du chancelier Merz négocie directement avec les Talibans afin de reprendre les expulsions vers l’Afghanistan. Berlin cherche à conclure un accord bilatéral permettant l’organisation de vols réguliers de « rapatriement ». Officiellement, ces expulsions viseraient d’abord les personnes reconnues coupables de délits ou de crimes [9], mais le gouvernement allemand n’exclut pas d’étendre ces mesures à l’ensemble des ressortissant·e·s afghan·e·s débouté·e·s de l’asile. Les discussions « techniques » ont eu lieu à Kaboul, et des représentants talibans ont été autorisés à intervenir dans les consulats afghans en Allemagne, une première dans l’Union européenne.
En choisissant de négocier avec les talibans pour permettre les expulsions, l’Allemagne s’enferme dans une contradiction majeure, elle négocie avec un régime qu’elle ne reconnaît pas officiellement, lui accordant de facto une forme de légitimité. Or, l’Afghanistan ne saurait être considéré comme un « pays d’origine sûr », le pays reste fortement instable et continue d’être marqué par des violations massives des droits de l’Homme, rendant toute expulsion contraire au principe de non-refoulement et, extensivement, aux engagements internationaux de l’Allemagne. L’ONU continue d’alerter sur les « cas de torture, de maltraitance, d’arrestation et de détention arbitraire » imputés aux autorités talibanes contre des ressortissant·e·s afghan·e·s de retour dans le pays [10]. Ce basculement illustre une rupture profonde avec la « politique d’accueil » portée par Angela Merkel en 2015 et ouvre la voie à une Europe du renvoi, prête à traiter avec les bourreaux de celles et ceux qu’elle refuse d’accueillir.
Italie
- Mediapart, « Italie : ouverture du procès d’une ONG secourant des migrants, une première », le 22 octobre 2025
Le 21 octobre 2025 s’est ouvert en Sicile le procès de six membres de l’ONG Mediterranea Saving Humans (MSH), accusés « d’aide à l’immigration clandestine » pour avoir secouru 27 personnes migrantes abandonnées en mer.
Les humanitaires sont poursuivis pour avoir perçu 125 000 euros du géant du transport maritime Maersk, après le transfert en septembre 2020 de 27 exilé·e·s bloqué·e·s depuis plus d’un mois sur le cargo Maersk Etienne. Ce navire, qui avait procédé au sauvetage à la demande de Malte, s’était vu refuser tout port de débarquement par les États européens. Pour MSH, ce procès n’est rien d’autre qu’une tentative de criminalisation du sauvetage en mer, alors que les États européens se défaussent de leurs obligations internationales en matière de secours et que les patrouilles navales étatiques ont disparu de Méditerranée.
Ce procès s’inscrit dans une tendance constante des autorités italiennes, qui criminalisent les acteurs civils de recherche et de sauvetage pour dissuader toute opération civile en mer. Les ONG de sauvetage subissent une répression systématique [11] : saisies de navires, restrictions d’accès aux zones de détresse, sanctions administratives, poursuites pénales, sanctions financières disproportionnées. Cette stratégie vise moins à sauver qu’à dissuader, transformant de fait la Méditerranée en un espace d’exception où le droit maritime est impunément violé. La Cour constitutionnelle italienne a pourtant jugé en ce sens, au mois de juillet 2025 [12], que toute décision fondée sur des normes punitives et discriminatoires, contournant le droit maritime international, devait être considérée comme illégale et illégitime.
Les autorités italiennes préfèrent poursuivre celles et ceux qui sauvent des vies plutôt que ceux qui les laissent mourir. Ce renversement moral révèle les dérives d’une Europe qui externalise ses frontières, criminalise les mobilités et entrave la solidarité.
France
- Médiapart, « Migrations : des associations contestent l’accord franco-britannique devant le Conseil d’État », le 14 octobre 2025.
Le 10 octobre 2025, seize organisations [13] ont déposé un recours devant le Conseil d’État pour demander l’annulation du décret rendant applicable l’accord migratoire signé entre la France et le Royaume-Uni en juillet 2025.
Au motif d’une part, qu’il viole l’article 53 de la Constitution qui impose la ratification parlementaire des accords internationaux affectant les libertés fondamentales. Or, le Parlement français n’a jamais été consulté. D’autre part, il porte atteinte à la liberté individuelle (protégée par l’article 66 de la Constitution et l’article 5 de la CEDH) en autorisant la rétention et le transfert forcé de personnes migrantes pendant plusieurs jours. Les associations invoquent également une violation du droit d’asile et du principe de non-refoulement, car le dispositif ne prévoit aucun examen individuel des situations ni recours effectif pour contester les décisions de transfert.
Au-delà de l’illégalité procédurale, cet accord illustre une logique répressive et déshumanisante qui réduit les exilé·e·s à des unités d’échange diplomatique. Les exilé·e·s, déjà pris au piège entre Calais et Douvres, deviennent otages d’un jeu bilatéral où la répression sert à démontrer la fermeté politique, qui, loin d’endiguer les traversées, institutionnalise la violence aux frontières, et consacre le renoncement aux obligations internationales de protection.
- Le Monde, « Mineurs étrangers non accompagnés : l’ONU dénonce des violations « graves et systématiques » des droits des enfants par la France », le 16 octobre 2025
Le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies accuse la France de violations graves et systématiques de ses obligations internationales envers les mineurs non accompagnés. Dans son rapport [14], il fait état de mineurs vivant dans des conditions dégradantes, privés d’accès aux soins, à l’éducation et à toute protection adaptée. Le Comité dénonce aussi le traitement réservé à ceux placés dans les zones d’attente des aéroports [15], assimilables à de véritables centres de détention, et juge leur privation de liberté disproportionnée et arbitraire.
Le rapport met en cause un système contraire au principe fondamental de présomption de minorité, fondé sur la suspicion plutôt que sur la protection. Sans documents d’identité, les jeunes exilés sont contraints à des tests osseux controversés ou à des entretiens arbitraires menés par les départements. Ces procédures, souvent biaisées [16], aboutissent à ce que des enfants voient leur minorité niée.
Derrière la prétendue rigueur du contrôle de la minorité se cache une politique d’exclusion qui pousse les mineurs à vivre dans la rue, les exposant de fait à un risque élevé de violation de leurs droits.
Grèce
- InfoMigrants, « La Cour européenne des droits de l’Homme juge les gardes-côtes grecs responsables de la mort de 16 exilés lors d’un naufrage survenu en 2018 », le 16 octobre 2025
La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a condamné la Grèce pour sa responsabilité dans la mort de 16 exilé·e·s lors du naufrage survenu le 16 mars 2018 au large d’Agathonisi, en mer Égée. Dans son arrêt du 14 octobre 2025 [17], la CEDH relève que les garde-côtes grecs, alertés dès les premières heures du drame, n’ont pas pris les mesures nécessaires pour secourir les personnes en détresse : il a fallu attendre plus de 24 heures avant le déclenchement d’une opération de recherche. La Cour a jugé que la Grèce avait violé l’article 2 de la Convention (droit à la vie) en n’assurant pas un secours rapide et efficace et en menant une enquête pénale défaillante, classée sans suite en dépit d’éléments accablants.
Paradoxalement, cette décision révèle l’impunité des États membres face aux violences commises à l’encontre des personnes exilé·e·s. Les pratiques de non-assistance en mer, ainsi que les pushbacks sont devenus des piliers de la gouvernance migratoire européenne et traduisent une « sécuritisation » du contrôle maritime, où priment des logiques de dissuasion et de criminalisation des mobilités plutôt que la protection des vies des personnes exilé·e·s.
Royaume-Uni
- Politico, « Kosovo in talks with UK on migrant returns deal », le 21 octobre 2025
- The Guardian, « Kosovo offers to become first country to accept Britain’s refused asylum seekers », le 22 octobre 2025
Après l’échec du projet rwandais jugé illégal en 2023 [18], Londres explore désormais la piste des Balkans pour externaliser la gestion de ses frontières. Les négociations portent sur la création au Kosovo d’un centre destiné à « accueillir » les demandeur·se·s d’asile débouté·e·s au Royaume-Uni. Le Premier ministre kosovar a confirmé ces échanges, invoquant un « devoir d’amitié » envers Londres et exprimant son souhait de « contribuer à la sécurité européenne » en échange d’un appui britannique. Le Royaume-Uni, de son côté, présente ce projet comme un partenariat stratégique et un outil de stabilisation régionale. Keir Starmer a vanté à Belfast [19] une coopération « mutuellement bénéfique », promettant dix millions de livres pour la lutte contre les passeurs et le déploiement de technologies de surveillance dans la région.
Le projet d’accord repose en réalité sur un troc politique, le Royaume-Uni délègue l’accueil de personnes exilées jugées indésirables au Royaume-Uni contre un soutien militaire et diplomatique, pour donner l’illusion d’un contrôle migratoire efficace.
Cette diplomatie du renvoi illustre le durcissement d’une Europe obsédée par la dissuasion. Après les accords avec la Tunisie, la Libye ou l’Albanie, le Royaume-Uni s’efforce d’imposer le modèle des « return hubs » dans les Balkans, zone de transit devenue zone tampon. Cette stratégie, qui prétend résoudre les « crises migratoires » en les déplaçant ailleurs, ne fait que repousser les frontières du droit et déstabiliser les pays du Sud.
Sous couvert d’efficacité, elle banalise l’idée qu’une personne exilée puisse être détenue dans un pays où elle n’a jamais voulu aller, et/ou qu’elle n’a jamais foulé, au nom d’une politique migratoire devenue outil de négociation géopolitique.
Entry-Exit system
- Euractiv, « Europe launches new digital border checks for non-EU citizens », 12 octobre 2025
Le nouveau système européen d’entrée/de sortie (EES) a été lancé le 12 octobre, il s’agit d’un dispositif numérique automatisé visant à enregistrer les entrées et sorties de tous les ressortissants de pays tiers traversant les frontières extérieures de l’espace Schengen. Ce système, prévu par un Règlement de 2017 [20], repose sur la collecte et le traitement de données biométriques – empreintes digitales, reconnaissance faciale et iris – couplées aux informations contenues dans les passeports.
Les informations collectées sont conservées pendant trois ans par eu-LISA, l’agence européenne chargée des systèmes informatiques à grande échelle, et peuvent être interconnectées avec d’autres bases de données comme Eurodac ou ETIAS, créant ainsi une traçabilité qui s’apparente à une mise sous surveillance. [21]
En réalité, cet outil de « modernisation » de la gestion des frontières organise et banalise le fichage de masse. Il vise à restreindre et à contrôler davantage encore les mobilités au sein de l’espace Schengen, et notamment les mouvements secondaires. Le système facilitera également l’identification et l’expulsion des personnes exilées, notamment celles en procédure Dublin. L’EES participe aussi de la criminalisation des personnes en migration, en faisant d’elles des suspect·e·s, du seul fait du franchissement de la frontière. Sous prétexte de « sécurité », l’Union européenne poursuit ainsi la fusion entamée par le Pacte entre politique migratoire et politique antiterroriste.
Décryptage des politiques migratoires européennes
