Accord UE-Turquie : Dix ans après, quelles conséquences ?
Article de Didem Danış (GAR)
Il y a dix ans, le 18 mars 2016, l’Union européenne signait avec la Turquie un accord qui est resté depuis emblématique de l’externalisation des frontières européennes vers des pays tiers. Cette politique a eu des conséquences documentées en terme de décès et de violations des droits aux frontières extérieures de l’UE, notamment en mer Égée et sur les îles devenues des "hotspots". Mais quelles ont été les conséquences de cet accord pour les personnes migrantes en Turquie ? Dans cet article, la sociologue turque Didem Danış montre que l’externalisation européenne a eu pour conséquence de renforcer durablement le régime de contrôle migratoire en Turquie.
Cet article est issu de l’intervention de Didem Danış, sociologue turque spécialiste des migrations et basée à Istanbul, lors d’une réunion politique de Migreurop organisée en avril 2026. Elle y avait été invitée par l’ACORT, membre franco-turc du réseau Migreurop. Didem Danış est également cofondatrice de l’Association pour les études migratoires (Göç Araştırmaları Derneği– GAR), qui réunit des chercheur·euses en sciences sociales travaillant, dans une perspective critique, sur les enjeux migratoires contemporains en Turquie. Une première version de ce texte a été publiée en turc sur le site de GAR (Association pour la recherche sur les migrations), sous le titre « Dix ans après l’accord migratoire UE-Turquie : l’institutionnalisation de la précarité et l’affaiblissement de l’accès aux droits.
Dix ans après la signature de l’accord UE-Turquie du 18 mars 2016, il est devenu nécessaire de revenir sur ce moment décisif de la politique migratoire européenne. Présenté à l’époque comme une réponse pragmatique à une situation d’urgence, cet accord devait avant tout limiter les arrivées irrégulières vers les îles grecques et organiser une coopération plus étroite entre l’Union européenne et la Turquie. Mais, avec le recul, il apparaît que ses effets ont largement dépassé la simple gestion des traversées en mer Égée.
Depuis 2016, la Turquie occupe une place centrale dans la gouvernance migratoire européenne. Elle est devenue, de facto, une extension des frontières extérieures de l’Union européenne. Il faut rappeler que la Turquie accueille depuis plus d’une décennie l’une des plus importantes populations réfugiées au monde, en particulier des Syriens et Syriennes arrivés après le début de la guerre en Syrie en 2011. Ces personnes ne bénéficient pas, pour la plupart, du statut de réfugié au sens plein du terme, mais d’un régime de « protection temporaire », qui leur donne certains droits tout en les maintenant dans une situation juridiquement fragile.
L’argument principal de ce texte est simple : l’accord UE-Turquie n’a pas seulement régulé les flux migratoires : il a contribué à l’institutionnalisation d’un régime de précarité durable, inscrit dans une dynamique plus large d’externalisation des politiques migratoires européennes. Autrement dit, l’Union européenne a déplacé une partie de la gestion de ses frontières vers un pays voisin, laissant les personnes exilées subir les conséquences concrètes de cette réorganisation.
Un tournant dans l’externalisation des politiques migratoires
L’accord du 18 mars 2016 s’inscrit dans une logique désormais bien connue : l’externalisation. Cette notion désigne le processus par lequel l’Union européenne délègue, directement ou indirectement, une partie de la gestion des migrations à des pays tiers situés au-delà de ses propres frontières. Il ne s’agit donc pas seulement de surveiller les frontières européennes, mais d’en repousser la gestion vers les pays de transit ou d’accueil.
Au-delà de l’objectif immédiat de limiter les traversées vers les îles grecques, cet accord a profondément redéfini les relations entre l’Union européenne et la Turquie en matière migratoire. Trois éléments sont essentiels. D’abord, la Turquie est considérée par l’Union européenne comme un « pays tiers sûr » (safe third country), ce qui permet de transférer en dehors de l’UE une partie de la gestion des demandes d’asile. On se trouve ici au cœur même des politiques d’externalisation.
Ensuite, l’Union européenne a mis en place un mécanisme financier massif à travers le FRIT (Facility for Refugees in Turkey). Initialement prévu à hauteur de 3 milliards d’euros, ce financement a progressivement atteint environ 11 milliards d’euros transférés vers la Turquie. Ces ressources ont joué un rôle important dans le soutien à des services essentiels, notamment l’éducation et la santé des réfugié·es syrien·nes.
Enfin, cet accord, présenté au départ comme temporaire, s’est progressivement transformé en dispositif structurel, façonnant durablement les politiques migratoires en Turquie. Il doit donc être compris non comme une simple réponse conjoncturelle, mais comme un modèle de gouvernance externalisée.
Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, le président du Conseil européen Donald Tusk et le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker au sommet de l’Union européenne tenu le 18 mars 2016 à Bruxelles. Crédit : Thierry Charlier/AFP
La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président turc Recep Tayyip Erdoğan à Ankara le 17 décembre 2024. Crédit : AP - Source : infomigrants
La photo d’Ursula von der Leyen et de Recep Tayyip Erdoğan, prise lors de sa visite en Turquie en 2024, montre que la logique centrale de cet accord reste bien vivante aujourd’hui. Plus récemment encore, juste après le début de la guerre en Iran, la première réaction de Mme von der Leyen a été d’appeler le président turc afin de réaffirmer l’importance de la sécurisation des frontières européennes et de prévenir un éventuel flux de réfugié·es en provenance d’Iran vers l’Europe.
Entre soutien humanitaire et dépendance institutionnelle
Pour des millions de réfugié·es, les programmes financés par le FRIT ont représenté une ressource importante dans un contexte de grande vulnérabilité. Ils ont permis de soutenir certains services essentiels, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation. La carte ci-dessous en donne un exemple concret : les points bleus indiquent les centres de soins de santé destinés aux migrant·es et réfugié·es à Istanbul, financés par l’Union européenne.
Photographie d’un centre médical pour les réfugié·es, « Health Clinic for Refugees and Migrants », financé par l’Union européenne. Source : Istanbul Burda
Centres de soins de santé pour les migrant·e·s et réfugié·e·s à Istanbul, carte interactive, consultée en juin 2026. Source : Kent95
Mais ces financements révèlent aussi les effets ambivalents de l’accord. L’aide repose largement sur des ressources externes, temporaires et organisées par projets. Elle permet de répondre à des besoins immédiats, sans construire nécessairement une politique publique durable et intégrée. Ainsi, un accord présenté comme provisoire s’est progressivement transformé en dispositif structurel, tout en maintenant les personnes concernées dans une situation temporaire qui se prolonge.
Depuis quelques années, cette fragilité est devenue encore plus visible avec le retrait progressif de certaines ressources et la restriction des droits. Un exemple récent est particulièrement marquant : depuis le 1er janvier 2026, l’accès gratuit aux services de santé pour les Syrien·nes sous protection temporaire a été supprimé. Désormais, ils et elles doivent payer pour les soins reçus dans les hôpitaux publics en Turquie. Ce changement n’est pas seulement technique : il fonctionne aussi comme un instrument indirect de gestion migratoire. En rendant les conditions de vie plus difficiles, il contribue à encourager les Syrien·nes à partir, vers la Syrie ou vers un autre pays. Les politiques d’accueil se transforment ainsi en outils de régulation migratoire, fondés non plus sur l’intégration, mais sur l’incitation au départ.
Un droit d’asile restreint
Un autre effet majeur de l’accord UE-Turquie concerne l’érosion du cadre juridique et la redéfinition progressive du droit d’asile. Plusieurs évolutions peuvent être soulignées. Avant 2018, le HCR jouait un rôle central dans le suivi des demandes de protection internationale. Depuis 2018, les procédures d’asile ont été centralisées au sein de l’administration turque, qui gère désormais l’ensemble du processus.
Or, depuis cette centralisation, on observe une baisse significative du nombre de demandes de protection en Turquie, ainsi qu’un faible taux de décisions favorables. Cette évolution témoigne d’un accès de plus en plus restreint à l’asile.
Il faut rappeler qu’en Turquie, les Syrien·nes relèvent du statut de protection temporaire. Contrairement au statut de réfugié·e dans l’Union européenne, ce statut n’offre pas une protection solide et durable. Il reste néanmoins important, car il donne accès à certains droits, notamment aux soins de santé et à la scolarisation. De ce point de vue, l’accueil des réfugié·es syrien·nes en Turquie a longtemps été plus structuré que dans d’autres pays voisins de la Syrie, comme la Jordanie ou le Liban.
Pour les personnes d’autres nationalités, celles qui obtiennent le statut de « réfugié·e conditionnel·le » (şartlı mülteci) peuvent également accéder à certains services, notamment à l’école et à l’aide médicale. Mais, dans l’ensemble, l’accès à l’asile reste très limité. Quant aux personnes sans papiers, elles demeurent largement invisibles et n’ont pratiquement aucun accès aux droits ni aux services publics. Depuis 2018, les tribunaux administratifs rejettent la majorité des recours liés aux demandes de protection.
Le graphique suivant permet d’observer l’évolution du nombre de Syrien·nes bénéficiant de la protection temporaire en Turquie.
Nombre de Syriens bénéficiant de la protection temporaire selon les années. Source : Présidence de la gestion des données sur les migrations (Göç İdaresi Başkanlığı)
Comme le montre le graphique, le nombre de personnes bénéficiant de la protection temporaire a nettement diminué. Depuis 2020-2021, le gouvernement turc cherche de plus en plus à réduire la présence des Syrien·nes en Turquie en les encourageant au retour vers la Syrie. Mais cet « encouragement » relève souvent d’une contrainte déguisée : des pressions directes ou indirectes rendent la vie en Turquie plus difficile et poussent de nombreux Syrien·nes à envisager un retour qui n’est pas toujours réellement volontaire.
Le durcissement sécuritaire du régime migratoire
Au cours des dernières années, le régime migratoire turc a connu un tournant sécuritaire. La migration est de plus en plus traitée comme une question de contrôle, de surveillance et d’ordre public, plutôt que comme une question sociale, économique ou politique.
Ce tournant sécuritaire se manifeste de plusieurs façons. On observe d’abord la multiplication des centres de rétention. Ces lieux, destinés à enfermer les personnes en situation irrégulière avant une éventuelle expulsion, occupent une place croissante dans la gestion migratoire. Leur développement traduit un changement d’échelle : l’État ne se contente plus d’enregistrer ou d’administrer la présence des personnes migrantes, il cherche de plus en plus à la contrôler physiquement.
Mur à la frontière turco-syrienne. Source : Kedistan
Le renforcement des contrôles se manifeste également aux frontières, mais aussi à l’intérieur du territoire. Les contrôles d’identité, les restrictions de mobilité entre provinces, les obligations d’enregistrement et les risques d’arrestation créent un environnement d’incertitude permanent. Pour les personnes exilées, cela signifie que la vie quotidienne se déroule sous la menace constante d’un contrôle administratif.
Cette logique de contrôle s’appuie aussi sur de nouveaux dispositifs mobiles de surveillance. En Turquie, des véhicules des forces de l’ordre, parfois appelés « camions mobiles », sont déployés dans les espaces publics afin de contrôler l’identité et le statut administratif des personnes étrangères. On les observe notamment dans les grandes métropoles comme Istanbul, mais aussi dans d’autres villes. Ces contrôles permettent de vérifier rapidement les documents d’identité et les titres de séjour. Les personnes qui ne sont pas en règle risquent alors d’être arrêtées puis transférées vers des centres de rétention.
Véhicule mobile de contrôle migratoire mis en place par la Direction de la gestion des migrations du ministère de l’Intérieur pour l’identification des migrants en situation irrégulière. Source : aa.com.tr
Ces dispositifs ne relèvent pas uniquement de choix nationaux. Certains d’entre eux sont soutenus, directement ou indirectement, par des financements européens. Cette dimension est essentielle : elle montre que l’externalisation ne se limite pas à un accord diplomatique entre l’Union européenne et la Turquie. Elle prend forme dans des infrastructures concrètes – bases de données, centres de rétention, équipements de contrôle, véhicules mobiles et pratiques administratives – qui transforment en profondeur le rapport des migrant·es à l’espace et à la mobilité.
Ce durcissement limite les marges d’action des personnes exilées. Il rend les déplacements plus difficiles, l’accès au travail plus incertain, les stratégies familiales plus contraintes. Il produit aussi une forme d’usure quotidienne : vivre dans un cadre temporaire, instable et surveillé, pendant des années, finit par affecter les trajectoires sociales, les projets d’avenir et les relations familiales.
Des fractures sociales et une montée de la xénophobie
L’accord UE-Turquie a aussi eu des effets sociaux et politiques importants. La présence prolongée des réfugié·es syrien·nes en Turquie a d’abord été encadrée par un discours d’hospitalité. Mais, au fil des années, ce discours s’est affaibli. Le soutien public envers les réfugié·es a diminué, tandis que les discours anti-migrant·es et anti-Syrien·ne·s se sont renforcés, jusqu’à banaliser certaines formes d’exclusion dans la vie quotidienne.
Selon plusieurs sondages, une très large majorité des citoyen·nes turc·ques – entre 75 % et 85 % – se déclare favorable au retour des réfugié·es syrien·nes dans leur pays d’origine. Ce rejet dépasse les clivages politiques habituels : qu’ils soient proches ou critiques du gouvernement, de nombreux citoyen·nes partagent l’idée que les Syrien·nes devraient quitter la Turquie.
Cette évolution ne peut pas être comprise sans tenir compte de la crise économique, particulièrement marquée depuis 2018-2019. L’inflation, la précarisation du travail, la hausse du coût du logement et l’appauvrissement d’une partie importante de la population ont alimenté les tensions sociales. Dans ce contexte, les réfugié·es sont souvent désignés comme responsables de problèmes qui relèvent en réalité de transformations économiques et politiques plus larges. Ils deviennent ainsi des boucs émissaires commodes.
La perception d’une distribution inégale des ressources joue également un rôle important. Une partie de la population turque estime que les réfugié·es bénéficient d’aides auxquelles les citoyen·nes eux-mêmes n’ont pas accès. Même lorsque cette perception repose sur des informations incomplètes ou erronées, elle nourrit un ressentiment puissant. Elle est aussi instrumentalisée par certains acteurs politiques, qui font de la question migratoire un thème central de mobilisation électorale.
Enfin, beaucoup de citoyen·nes turc·ques ont le sentiment que leur pays supporte seul une responsabilité globale. Ce sentiment n’est pas sans fondement : la Turquie accueille effectivement un très grand nombre de personnes exilées, tandis que les possibilités de réinstallation vers l’Europe restent très limitées (voir le tableau ci-dessous). Mais cette critique, au lieu de se diriger uniquement vers l’Union européenne et les inégalités du système international, se retourne souvent contre les réfugié·es eux-mêmes.
Source : Présidence de la gestion des migrations de Turquie, données sur la protection temporaire (https://www.goc.gov.tr/gecici-koruma5638
Contrairement à d’autres contextes, comme la Tunisie ou certains pays européens, le gouvernement turc n’a pas adopté un discours officiellement et ouvertement anti-réfugié·es. Mais on observe néanmoins un changement net ces dernières années. Pour répondre au ressentiment croissant d’une partie de la population, les politiques publiques sont passées d’une logique d’accueil à une logique d’encouragement au retour. La fin du soutien financier à l’accès aux soins de santé, en janvier 2026, constitue à cet égard un tournant important, car elle touche une population déjà très vulnérable économiquement. Il s’agit d’une politique de dissuasion, qui rend la vie quotidienne plus difficile afin de pousser les personnes à partir.
La conséquence est une banalisation de l’exclusion. Les propos hostiles, les discriminations dans l’accès au logement ou au travail, les appels au retour et les violences ponctuelles s’inscrivent dans un climat social de plus en plus dur. Après 2020, les politiques d’intégration ou de cohésion sociale ont été progressivement marginalisées. La question n’est plus tant de savoir comment vivre ensemble, mais comment réduire la présence migrante.
Cette évolution a également transformé le rôle de la société civile. Dans les premières années de l’arrivée des Syrien·nes, les ONG avaient joué un rôle central dans l’accueil, souvent grâce à des financements internationaux. Mais progressivement, ces financements se sont raréfiés. Les activités se sont recentrées sur la prestation de services, tandis que les capacités de plaidoyer ont diminué. Dans un contexte politique de plus en plus autoritaire, on observe aussi une tendance à l’autocensure et une réduction de l’espace critique au sein des organisations de la société civile.
Conclusion : une temporalité permanente
Dix ans après, l’accord UE-Turquie peut être lu de deux manières. Du point de vue de l’Union européenne, il est souvent présenté comme un succès, car il a permis de réduire les arrivées irrégulières entre la Turquie et la Grèce. Mais du point de vue des droits et des conditions de vie des migrant·es, le bilan est beaucoup plus sombre. L’accord a contribué à produire une précarité durable, une restriction progressive des droits et une externalisation des responsabilités vers la Turquie.
C’est ce que l’on peut appeler un régime de « temporalité permanente ». Ce qui était présenté comme temporaire est devenu structurel : la protection temporaire dure depuis plus de dix ans, les financements d’urgence se transforment en modèle de gestion, et les politiques d’exception deviennent ordinaires. Les personnes exilées restent ainsi suspendues dans un entre-deux durable : elles ne peuvent ni s’installer pleinement, ni circuler librement, ni construire sereinement un avenir ailleurs.
Ce modèle ne se limite malheureusement pas au cas turc. Il est aujourd’hui reproduit, ou en cours de renégociation, dans d’autres contextes, notamment en Afrique ou en Asie. Il pose donc une question centrale pour l’avenir : comment penser des politiques migratoires au-delà de la logique sécuritaire ? Et comment les refonder dans une perspective fondée sur les droits, l’égalité et la justice sociale ?
Décryptage des politiques migratoires européennes



