Lettres ouvertes des détenus des centres de rétention de Harmondsworth et Brook House (Royaume Uni)

Le 14 janvier, une manifestation pacifique de 175 demandeurs d’asile détenus dans les centres de rétention d’Harmondsworth et de Brook House, en Angleterre, a été violemment réprimée par les forces de l’ordre. Les personnes retenues protestaient contre des conditions de détention inhumaines et contre leur transfert vers la France dans le cadre de l’accord « One in, one out », signé à l’été 2025. À la suite de cet événement, les détenus ont rédigé des témoignages ainsi qu’une lettre ouverte à destination de la société civile européenne, dans laquelle ils réclament l’accès à leurs droits fondamentaux. Migreurop publie aujourd’hui ces textes afin d’amplifier leur voix et de soutenir leur mobilisation.

Témoignage d’un détenu : notre nuit de douleur, de dignité et d’unité

14–15 janvier 2026

Je suis l’un des détenus.
Ceci est mon histoire, et c’est aussi celle de mes amis.
Dans la nuit du 14 au 15 janvier 2026, environ 60 détenus du centre de rétention d’Harmondsworth et 60 autres du centre de rétention de Brook House — tous des demandeurs d’asile ayant traversé la Manche en bateau — ont pris part à une manifestation pacifique. Plus de 41 000 personnes ont traversé la Manche et vivent aujourd’hui dans des hôtels à travers le Royaume-Uni.
Nous n’en faisons pas partie.
Nous sommes ceux qui ont été choisis au hasard par le Home Office pour être placés en détention.
Pas parce que nous sommes des criminels.
Pas parce que nous sommes dangereux.
Mais parce que nous n’avons pas eu de chance.
En détention, nous sommes enfermés avec des personnes qui ont un casier judiciaire, alors que nous n’en avons aucun. Cette nuit-là, nous voulions que le monde connaisse une vérité simple :
Nous ne sommes pas des criminels.

Notre manifestation

Notre manifestation était totalement pacifique.
Nous n’avons pas crié.
Nous ne nous nous sommes pas battus.
Nous n’avons rien dégradé.
Après le couvre-feu de 22h00, nous nous sommes assis calmement dans un coin du hall, sur des chaises, sans rien faire.
Nous n’avons pas bloqué les portes.
Nous ne nous sommes pas dirigés vers les agents.
Nous ne nous sommes approchés de personne.
Nous étions simplement assis ensemble, pacifiquement.
C’est tout.
Cette nuit-là, environ 15 personnes dans chaque centre avaient reçu des billets d’avion pour être envoyées en France. Nous savons ce qui se passe habituellement. Les gens sont emmenés de force, traînés comme des criminels.
Nous n’avons pas résisté.
Nous avons seulement demandé, pacifiquement :
« S’il vous plaît. Ne nous emmenez pas de force en France. »
La nuit est restée calme, paisible et silencieuse.
Jusqu’à ce que l’ordre arrive.

L’ordre

L’ordre venait d’en haut.
Divisez-les.
Enfermez-les.
Le vol doit partir pour la France.
Quoi qu’il en coûte.

L’arrivée des forces de l’ordre

À Harmondsworth, plus de 200 forces spéciales sont arrivées.
Elles étaient entièrement équipées.
Boucliers.
Matraques.
Menottes.
Chiens.
Caméras.
Spray chimique qui brûle les yeux et la peau.
Ils étaient préparés à la violence.
Nous étions 60 demandeurs d’asile non armés, assis sur des chaises dans un coin du hall, sans rien faire, totalement pacifiques.

L’aile G : le moment où la peur est arrivée

Lorsqu’ils sont entrés dans l’aile G, nous n’avons pas bougé.
Nous sommes restés assis à notre place.
Des gens pleuraient.
Des gens tremblaient.
Des gens se tenaient les uns les autres.
Nous n’avancions pas.
Nous ne criions pas.
Nous ne résistions pas.
Nous sommes restés immobiles, simplement assis dans notre coin.

Imaginez la scène :

  • 200 agents en armure avançant dans un long couloir
  • Des chiens qui aboient
  • Un commandant qui crie des ordres
  • Des bottes lourdes qui avancent

Et au bout du couloir :

  • 60 personnes assises sur des chaises dans un coin
  • Les mains levées
  • En pleurs
  • Ne faisant rien

Pas une seule personne n’a attaqué.
Pas une seule personne n’a résisté.
Pas une seule personne ne s’est levée.
Ils se sont rapprochés.
Puis ils nous ont aspergés.

La brûlure

Ils ont aspergé nos yeux.
Ils ont aspergé nos visages.
Ils ont aspergé nos corps.
Nous étions toujours assis sur des chaises.
Nos yeux brûlaient comme du feu.
Notre peau brûlait comme du feu.
Nous hurlions de douleur et de peur.

Emmenés un par un

Malgré tout, alors que nous étions assis pacifiquement, ils nous ont emmenés un par un.
Pour chaque personne :

  • Quatre agents l’ont saisi
  • L’ont violemment plaqué au sol
  • L’ont traîné sur le sol
  • Ont continué à asperger son visage et son corps
  • L’ont jeté dans une cellule
    Deux personnes par cellule.

À l’intérieur de la cellule

À l’intérieur de la cellule, nous étions aveugles.
Nous ne pouvions pas ouvrir les yeux.
Nous hurlions.
Nous grattions notre peau brûlante.
Lorsque nous avons trouvé le lavabo et utilisé de l’eau froide, la douleur est devenue pire. Le spray s’est répandu sur tout le corps.
Des cris provenaient de chaque cellule.
Un homme appelait Dieu.
Un autre appelait sa mère.
Un autre criait le nom de la reine Elizabeth, disant qu’il ne comprenait pas comment ce pays avait autant changé après sa mort, et comment elle pouvait permettre que de telles scènes se produisent.

La véritable mission

Après nous avoir enfermés dans les cellules, ils ont commencé à prendre les personnes ayant des billets.
Noms.
Photos.
Une par une, les personnes étaient sorties des cellules, menottées et emmenées vers l’avion.

Le matin

À 8 h 00, les portes ont été déverrouillées.
Nous sommes sortis.
Nous avons vu du sang sur les murs.
Nous avons vu des gouttes de sang sur le sol.
Nous ne savons pas à qui appartenait ce sang.
Nous ne savons pas ce qui est arrivé à ceux qui ont été emmenés.
Nous ne savons pas qui a donné l’ordre.

Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre

Après tout cela, nous nous sommes regardés.
Et nous avons souri.
Parce que nous sommes restés pacifiques.
Parce que nous sommes restés humains.
Parce que nous sommes restés ensemble.
Nous nous sommes tenus la main comme des frères.
Nous avons pleuré ensemble.
Nous sommes restés ensemble jusqu’au bout.
Ils avaient le pouvoir.
Nous avions la dignité.

Ensemble nous avons tenu.
Ensemble nous avons souffert.
Ensemble nous sommes restés pacifiques.
Ensemble nous sommes restés humains.
Ensemble jusqu’au bout.
GAGNER ENSEMBLE

Les détenus ont également publié un « appel urgent à la presse et aux droits humains », un rapport sur les conditions de détention dans les centres de Brook House et d’Harmondsworth, ainsi qu’un rapport hebdomadaire sur leur détention.

Ces lettres et rapports ont été initialement publiés sur le site : Detained voices.