Revue de presse novembre 2025

 Mauritanie

Le 17 octobre 2025, deux nouveaux « centres d’accueil temporaire des étrangers » ont été inaugurés en Mauritanie, à Nouakchott et à Nouadhibou. Ces établissements ont été financés et construits par l’Union européenne, grâce au concours de la Fondation pour l’internationalisation des administrations publiques [1](FIAP), sur le modèle des « Centros de Acogida Temporal de Extranjeros » [2](CATE) des îles Canaries. Leur ouverture s’inscrit dans la continuité du partenariat migratoire conclu en 2024 avec l’Union européenne pour « réduire les départs vers l’Europe ». Officiellement, les personnes arrêtées peuvent y être retenues au maximum 72 heures pour des « entretiens d’identification ». Cependant, une enquête de porCausa et El Salto [3]alerte sur le risque que ces centres fonctionnent comme des lieux de détention, ce que l’Union européenne dément [4].

En déléguant à un régime autoritaire [5]la gestion, la détention et le tri des personnes exilées, l’Union européenne se place délibérément hors du cadre « des mécanismes de contrôle » imposés sur son propre territoire. La construction de ces centres souligne la responsabilité d’une Union qui persiste à externaliser ses frontières quel qu’en soit le prix, en l’espèce dans un pays où des violations graves des droits humains sont abondamment documentées [6].

Par ailleurs, un rapport publié ce mois-ci sur les CATE aux Canaries alerte sur le non-respect des normes internationales, tant en matière d’infrastructures que d’accès à l’information ou de possibilité effective de solliciter l’asile [7]. Les nouveaux centres de Nouakchott et Nouadhibou, qui en sont directement inspirés, risquent à leur tour de devenir les maillons d’un énième dispositif d’invisibilisation et de renvoi forcé.

 Tunisie

Dans un rapport publié le 6 novembre 2025 [8], Amnesty International documente, à partir de plus d’une centaine de témoignages recueillis entre 2023 et 2025, les violations commises en Tunisie à l’encontre des personnes exilées. Le rapport fait état d’une politique migratoire qui repose sur des méthodes racistes, des passages à tabac, tortures, agressions sexuelles et des interceptions en mer dangereuses, illégales et violentes de la Garde nationale tunisienne. Amnesty dénonce la passivité et le cynisme de l’Union européenne, et souligne sa responsabilité dans la violation de ces droits au regard du protocole d’accord conclu avec Tunis, en juillet 2023, pour « empêcher les départs vers l’Europe ».

En effet, malgré des violations massives des droits humains en Tunisie [9], dûment documentées, l’Union européenne et ses États membres n’ont pas mis un terme à leur collaboration avec le gouvernement autoritaire et répressif de Kaïs Saïed, privilégiant les entraves à la mobilité sur le respect de l’État de droit. En externalisant la gestion des mouvements migratoires à la Tunisie tout en fermant les yeux sur les violations généralisées des droits des personnes exilées dans le pays, l’Union européenne engage sa responsabilité.

 Italie

Le Parlement italien a définitivement adopté ce 26 novembre le « Décret Flux » pour 2026-2028, qui fixe les quotas d’entrée de travailleur·se·s étranger·e·s pour les trois prochaines années. Il prévoit l’attribution de près de 500 000 permis de travail avec des quotas spécifiques réservés aux pays « partenaires » de l’Italie en matière de migration. Les procédures sont entièrement numériques et s’appuient sur un calendrier de « click days » déterminant l’enregistrement des demandes par les employeurs.

Ce décret instaure un système d’exploitation des travailleur·se·s étranger·e·s, fondé sur une vision utilitariste des migrations. Sous couvert d’une « ouverture » encadrée des frontières, il organise la dépendance des travailleur·se·s étranger·e·s à leurs employeurs et subordonne tout accès au séjour à des contrats précaires, créant de fait une main-d’œuvre hautement substituable et expulsable. D’autant qu’en parallèle, l’Italie s’attaque au droit au regroupement familial, empêchant les travailleur·se·s de s’installer durablement avec leurs familles et de vivre dignement. Le Centre d’études et de recherches IDOS, a révélé dans son Dossier statistique sur l’immigration en 2025 [10], que le système italien des « décrets flux » favorise l’exploitation des travailleur·se·s étranger·e·s et la traite des êtres humains [11].

Le premier sommet intergouvernemental Italie-Albanie s’est tenu à Rome le 13 novembre 2025. Au-delà des partenariats commerciaux et du soutien italien à l’adhésion albanaise à l’Union européenne, la question centrale était celle de la mise en œuvre du protocole d’accord conclu en 2023, qui prévoit l’installation en Albanie de centres de rétention et d’expulsion placés sous juridiction italienne. Si l’accord initial annonçait la prise en charge de36 000 personnes par an, ce dispositif n’a, pour l’instant, pratiquement pas fonctionné [12]en raison du blocage par la justice italienne [13]et européenne [14].

L’échec de la mise en œuvre du protocole d’accord italo-albanais depuis 2023 montre que cette architecture repose sur une violation structurelle des garanties juridiques (absence de recours effectif et de contrôle juridictionnel). Pourtant, Giorgia Meloni persiste en affirmant que les centres fonctionneront comme prévu et qu’ils seront pleinement opérationnels avec l’entrée en application du Pacte européen sur la migration et l’asile en juin 2026.

Ces centres marquent une avancée dans la stratégie européenne d’externalisation, il ne s’agit plus seulement d’externaliser la procédure d’asile et la rétention administrative, mais désormais de déléguer les expulsions aux États tiers à l’Union, opportunément désignés comme « sûrs ».

Pour ce faire, il s’agit de modifier le droit actuel de l’Union en bâtissant de nouvelles législations européennes (Pacte, concept de pays sûrs, règlement retour) moins protectrices pour permettre aux États membres d’échapper aux responsabilités qui leur incombent en matière de respect des droits au titre des conventions internationales ratifiées [15].

 France

Six associations - Refugee Women’s Centre, Médecins du Monde, Utopia 56, Roots, Salam et Human Rights Observers - ont saisi le 18 novembre le tribunal administratif de Lille par une requête en référé liberté. Elles dénoncent le « non-respect des droits humains » dont sont victimes plus de 2 000 exilé·e·s vivant dans les campements précaires du Dunkerquois et demandent que le juge constate l’atteinte « grave et illégale » aux libertés fondamentales et ordonne à l’État des mesures immédiates et pérennes : accès à l’eau, à l’alimentation, aux soins, à l’hébergement, à l’information.

La situation dans le Dunkerquois est révélatrice d’une politique assumée de non-accueil, pensée pour dissuader les mouvements migratoires en rendant les conditions de vie tellement insupportables que les personnes exilées « renonceraient » à rester sur le littoral. Déjà en 2017, la justice avait ordonné à l’État de garantir un minimum d’accès à l’eau et aux sanitaires dans les campements du Calaisis [16]. Mais comme à Calais, ces obligations sont aujourd’hui ignorées par les autorités et l’État français prive les personnes exilées de conditions matérielles d’accueil dignes et suffisantes, les exposant de fait à une situation de grande vulnérabilité.

Les personnes exilées survivent grâce au travail des associations, seules à pallier l’inaction de l’État et à faire barrage à la violence institutionnelle.

 Grèce

La Grèce généralise désormais les tests osseux pour déterminer l’âge des jeunes exilé·e·s se déclarant mineur·e·s, conformément à une décision ministérielle adoptée en août 2025 [17]. Ce dispositif impose une série d’examens - médical, psychosocial et radiographique du poignet ou de la main gauche - pour déterminer l’âge. En cas de résultats divergents, l’examen radiographique prévaut. Le ministre de l’Immigration et de l’Asile, Thanos Plevris, s’en félicite déjà et annonce que plus de 50% des personnes testées auraient été déclarées majeures.

Ce recours aux tests osseux n’est pas nouveau en Grèce, ou ailleurs en Europe [18], mais il est dorénavant assumé, banalisé, décomplexé. Pourtant, ces méthodes sont scientifiquement discréditées en raison de leur marge d’erreur, de parfois plusieurs années [19]. Le Comité économique et social européen appelle d’ailleurs à « les abandonner purement et simplement »,rappelant qu’en l’absence d’outils fiables, il est irresponsable de s’appuyer sur des moyens que l’on sait approximatifs [20].

En fondant des décisions fondamentales - accès à l’hébergement, protection, régularité du séjour - sur un outil jugé « aussi fiable qu’une boule de cristal » [21], l’État grec met de facto en péril la protection due aux mineur·e·s isolé·e·s.

En choisissant une approche cynique, scientifiquement hasardeuse et politiquement opportuniste, la Grèce ouvre la voie à leur expulsion et partant, méconnaît ses obligations en matière de respect des droits de l’enfant et d’intérêt supérieur du mineur, à qui le doute ne bénéficie pas. Ce faisant, elle engage sa responsabilité dans les violations de leurs droits, les exposant encore davantage à la traite, aux abus, à la maltraitance et aux violences policières [22].

 Royaume-Uni

Le Royaume-Uni franchit une nouvelle étape dans le démantèlement du droit d’asile en transformant la protection internationale en un statut précaire, révisable et conditionnel. La réforme du gouvernement travailliste réduit la durée du statut de réfugié de cinq ans à trente mois et repousse à 20 ans l’accès à la résidence permanente.

Les réfugié·e·s seront soumis à une réévaluation régulière et pourront être expulsé·e·s dès que Londres désignera leur pays comme étant « sûr ». Le gouvernement entend également supprimer l’accès automatique à l’aide sociale, utiliser l’intelligence artificielle pour déterminer la minorité, conditionner l’accès à la résidence permanente à l’emploi ou aux études, restreindre le regroupement familial et limiter la portée de la Convention européenne des droits de l’Homme.

Le gouvernement vide ainsi le droit d’asile de sa substance et s’écarte de la lettre de la Convention de Genève. Cette réforme expose les exilé·e·s à des violations massives de leurs droits :expulsions arbitraires fondées sur une désignation opportuniste de pays « sûrs », atteintes au droit à la vie privée et familiale, et violations des droits de l’enfant par le recours à l’intelligence artificielle pour déterminer leur âge.

Derrière ce virage répressif, présenté comme un tournant « historique », se joue aussi une stratégie électoraliste. Face aux pressions de l’extrême droite et la percée de Nigel Farage, Keir Starmer reprend à son compte une rhétorique de fermeté qui sacrifie les personnes exilées sur l’autel d’un jeu politique.

 Frontex

Frontex ouvre sa première base aérienne en Afrique, au Cap-Vert, pour surveiller la route atlantique vers les Canaries. Avec des avions affrétés auprès d’entreprises privées, l’agence entend détecter les embarcations quittant le Sénégal, la Mauritanie ou la Gambie, et transmettre ces informations aux autorités locales afin qu’elles interceptent les exilé·e·s. Après l’échec de négociations avec Dakar et Nouakchott, le Cap-Vert devient ainsi le nouveau pivot d’un dispositif de contrôle européen déployé loin de ses frontières et fondé sur une base juridique fragile. En principe, le mandat de Frontex ne lui permet pas d’intervenir directement hors de l’Union européenne. Pour contourner cette limite, l’agence ne déploiera pas son propre personnel mais externalisera la surveillance à des acteurs privés, tout en recevant les images en temps réel à Varsovie.

Ce nouveau dispositif alimente un système de « refoulement par procuration », marqué par des risques documentés de violations graves des droits fondamentaux [23]. Le responsable des droits fondamentaux de Frontex aurait lui-même alerté au mois de mai sur l’absence de garanties dans des pays où les protections contre les traitements inhumains ne sont pas assurées, rappelant l’obligation de respecter le principe de non-refoulement [24].

Alors que l’agence européenne est mise en cause pour sa participation ou complaisance dans des refoulements en mer Égée et aux frontières balkaniques [25], son arrivée au Cap-Vert consacre une nouvelle fois la banalisation des pratiques extraterritoriales répressives contre les personnes en exil.

Le 4 novembre 2025, Frontex a déployé 100 agents en Bosnie-Herzégovine. L’objectif officiel est de prévenir les « franchissements irréguliers » des frontières, et de renforcer la sécurité sur la route des Balkans. Les agents de Frontex patrouilleront avec les garde-frontières bosniens et participeront aux opérations de surveillance aux frontières et dans les aéroports. Pour rappel, l’accord de coopérationentre Frontex et Sarajevo a été signé en juin 2025 [26].

Ce déploiement illustre la stratégie croissante d’externalisation du contrôle des frontières par l’Union européenne qui s’obstine à déléguer aux États dits tiers ses responsabilités en matière « d’accueil », afin d’empêcher les personnes en migration d’atteindre l’Europe au mépris de leurs droits. En renforçant la présence de Frontex en Bosnie, l’UE étend ainsi sa capacité de filtrage en amont de ses propres frontières, dans un pays où les violences, refoulements et traitements dégradants contre les personnes en migration sont régulièrement dénoncés [27].

Ce déploiement pose aussi problème en matière d’accès aux droits, car il n’apporte aucune garantie effective contre les violences et traitements inhumains ou dégradants qui pourraient résulter de la présence de l’agence européenne. Non seulement parce qu’elle est par nature juridiquement intouchable [28], mais aussi parce que l’article 12 dudit accord organise son impunité concernant tous les actes réalisés dans le cadre d’une opération conjointe en Bosnie-Herzégovine, que ce soit devant la justice pénale, civile ou administrative de ce pays. 

Dès lors, même si les agents de l’agence européenne n’opèrent pas seuls, leur présence contribue à légitimer un système de contrôle coercitif et opaque hors de l’UE.

 Le mécanisme de solidarité

Dans son rapport annuel sur l’asile et la migration, la Commission européenne classe l’Espagne, l’Italie, la Grèce et Chypre comme pays « sous pression migratoire », principalement en raison des arrivées d’exilé·e·s par voie maritime. Ce classement active le « mécanisme de solidarité » du Pacte, outil censé entrer en application en 2026 : relocalisations des demandeur·euse·s d’asile, versement de 20 000 € par personne non accueillie, ou soutien opérationnel aux États concernés. L’annonce a immédiatement déclenché l’opposition frontale d’un bloc d’États - Pologne, Hongrie, Slovaquie et République tchèque - refusant à la fois d’accueillir des demandeurs d’asile et de payer la contribution financière. Les dirigeants polonais et hongrois, engagés dans une surenchère politique intérieure avant les élections, promettent de ne « rien appliquer » du Pacte.

Avec « le mécanisme de solidarité », l’Union européenne prétend résoudre une situation dont elle est elle-même responsable, la multiplication des traversées de la Méditerranée étant une conséquence directe de la fermeture des frontières européennes. Ce mécanisme est en réalité un dispositif inéquitable, qui organise la « répartition autoritaire des exilé·e·s entre quelques États volontaires, tandis que les autres peuvent s’en affranchir en payant une compensation financière » [29]. Les personnes exilées sont ainsi arbitrairement envoyées dans un pays qu’elles ne connaissent pas, sans tenir compte de leurs situations, de leurs besoins ni de leurs choix, devenant ainsi des unités comptables transférables ou rachetables.

Loin de construire une solidarité européenne, le Pacte renforce les déséquilibres existants et consolide une gouvernance du tri, de l’enfermement et de l’exclusion, au détriment des droits fondamentaux des personnes en migration.

Revue de presse novembre 2025