Notre charte politique
La présente charte politique, votée durant l’Assemblée Générale 2025 à Rabat, précise les positionnements politiques centraux de Migreurop, tels qu’ils se sont construits et consolidés depuis la création du réseau et au cours de ses vingt premières années d’existence. Elle s’appuie également sur les deux textes de positionnement historiques de Migreurop pour la fermeture des camps d’étranger·e·s (2010) et pour la liberté de circulation (2013). Ce document se veut dynamique et pourra intégrer si besoin de futurs positionnements politiques du réseau.
Nos fondations
Le réseau Migreurop, né lors du Forum social européen de Florence (Italie) en 2002 et officiellement constitué en association en 2005, est composé d’associations de défense des droits humains et de personnes militantes et chercheuses issues de 18 pays d’Europe, d’Afrique subsaharienne, du Maghreb et du Proche-Orient. Le réseau affirme vouloir œuvrer collectivement et coordonner ses efforts pour défendre les droits des personnes exilées et promouvoir la liberté de circulation et d’installation. Ces objectifs impliquent :
- La fin des entraves à la mobilité, de la militarisation des frontières, de la détention administrative formelle et informelle, des différentes formes d’expulsion, ou encore de l’externalisation du contrôle frontalier et de l’asile.
- Le respect du droit à la mobilité et à la libre circulation, en considérant que le droit à migrer relève des droits économiques, sociaux et politiques. Nous refusons ainsi le modèle utilitariste qui assujettit les migrations à des modes de production capitalistes et postcoloniaux en réduisant les personnes à leur seule force de travail.
Loin de nous centrer uniquement sur les politiques institutionnelles et leurs effets, nous donnons une importance centrale à la manière dont les premières personnes concernées contournent, affrontent et transgressent quotidiennement les politiques d’immigration inégalitaires et exercent leur droit à la mobilité.
Notre démarche
Le réseau met en synergie le travail d’acteurs du Nord et du Sud afin d’avoir une vision et une analyse partagée de ces processus, en particulier sur les dimensions d’externalisation des politiques de gestion des mouvements migratoires, l’enfermement des personnes exilées, et le renforcement de la sécurisation des frontières.
Nous articulons notre travail autour de trois axes :
- Documenter : Migreurop collecte et systématise de l’information de terrain sur les conditions de vie des personnes en migration, leur (non) accès aux droits, et les violences subies tout au long des parcours d’exil. Le réseau documente également l’élaboration, l’évolution et l’application des politiques migratoires en Europe et au-delà (en Afrique, au Moyen-Orient).
- Décrypter : Migreurop met en relation ces informations collectées grâce au travail commun de ses membres individuel·le·s et associatifs, chercheur·euse·s et militant·e·s. Migreurop produit des analyses partagées et multidisciplinaires des conséquences des politiques migratoires sur la vie des personnes exilées, et les sociétés dans lesquelles nous évoluons, à une échelle régionale et dans une perspective historique. Le réseau met ensuite en forme ces analyses à travers l’élaboration d’outils de décryptage variés (Notes d’analyse courtes, textes de positionnement, Atlas et cartographies critiques, rapports d’observation/de mission, podcasts ou encore vidéos).
- Dénoncer : Fort de ces analyses documentées, Migreurop dénonce les politiques migratoires européennes (y compris externalisées) hostiles aux personnes exilées, en nommant clairement la réalité multiforme et mortifère des entraves à la mobilité, telle que la fermeture des frontières, l’encampement des personnes exilées, la guerre aux personnes migrantes, ou l’apartheid des mobilités. Le réseau nourrit et soutient les organisations des sociétés civiles euro-africaines et les mobilisations des personnes exilées, de ses membres et partenaires : partage et diffusion des outils, activités de renforcement des capacités de ses membres, et sensibilisation à destination du grand public.
Nos positionnements fondamentaux
- Mettre fin à l’enfermement des personnes étrangères, à la répression, au racisme et aux violences des politiques migratoires au Nord et au Sud :
Voir le texte de positionnement : "Pour la fermeture de tous les camps d’étrangers, en Europe et au-delà" (2010)
À partir des années 1990, une nouvelle étape voit le jour dans les politiques migratoires en Europe : l’impossibilité croissante d’accéder en toute légalité et sécurité à l’espace Schengen. L’Union européenne (UE) entre alors dans une nouvelle ère du contrôle de ses frontières, marquée par la destruction pour certain·e·s des droits à circuler et des possibilités d’installation, avec l’instauration de l’obligation de visas et de sanctions contre les compagnies transportant des personnes dépourvues des documents de voyage requis.
Le durcissement des conditions d’accès au territoire européen s’est matérialisé aux frontières et ailleurs par l’enfermement dans des lieux de privation de liberté administrative - aux conditions de plus en plus carcérales - et d’autres logiques de mise à l’écart, de tri et d’encampement. Les dispositifs technologiques et les pratiques de surveillance et de contrôle migratoire aux frontières extérieures ont fait émerger un véritable marché de la sécurité, tout en mettant en lumière le paradoxe des politiques humanitaro-militaires de plus en plus meurtrières, ainsi que l’hypocrisie des politiques dites « d’accueil ».
Depuis son entrée en fonction en 2005, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex) a joué un rôle grandissant dans la mise en œuvre de la politique migratoire ultra sécuritaire de l’Union européenne. Adoubée par les institutions européennes qui n’ont cessé depuis vingt ans de renforcer ses compétences en matière de contrôle et d’expulsions, comme son budget et ses équipements militaires, l’agence est pourtant accusée de violations répétées des droits, et notamment de complicité et/ou complaisance dans des cas de refoulements aux frontières européennes.
Depuis les années 2000, des accords asymétriques sont conclus avec les pays tiers « d’origine » et de « transit » pour faciliter l’expulsion des personnes étrangères illégalisées en Europe, à travers des cadres de négociation multiples et de plus en plus de manière informelle. L’aide publique au développement est ainsi détournée de ses objectifs premiers - telle la lutte contre la pauvreté et l’atteinte des Objectifs de développement durable ; elle est devenue une monnaie d’échange du contrôle migratoire délocalisé en Afrique et dans d’autres régions, tandis que les États dits tiers tentent de tirer parti des opportunités offertes par ces négociations.
Ces vingt dernières années, l’externalisation croissante des frontières européennes a généralisé des pratiques diversifiées : surveillance maritime, campagnes d’information et de dissuasion à l’immigration, enfermement, délégation des responsabilités en matière d’asile, sécurisation des pratiques humanitaires, formation des gardes-frontières, alignement des législations des pays extérieurs à l’UE sur celles des États membres, etc. L’externalisation a été facilitée par l’émergence d’une gouvernance mondiale des migrations sous l’impulsion d’organisations internationales comme l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), le Centre International pour le Développement des Politiques Migratoires (ICMPD), et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les personnes réfugiées (HCR) qui participent de manière complice à la mise en place d’un régime inégalitaire des frontières lié au modèle d’économie néolibérale et capitaliste.
Conséquence de l’externalisation des politiques migratoires européennes répressives, de la gouvernance migratoire mondiale et de l’ambivalence des États de départ, le racisme et la xénophobie visant les personnes en migration racisées « légitiment » les autorités des pays de transit et d’arrivée à mener, en toute impunité, des campagnes de refoulements et d’expulsions massives, repoussant ces personnes toujours plus loin et vers des routes plus dangereuses.
En Europe et en Afrique, l’association fréquente entre les personnes migrantes et les filières transnationales du crime dans les discours politiques et les médias participe à créer un amalgame entre immigration et criminalité. La criminalisation des « passeurs » comme des pratiques de facilitation, d’assistance ou d’entraide en situation de migration s’intensifie. L’adoption de lois « contre le trafic de migrant·e·s » accroit en réalité les situations de détresse pour les personnes étrangères, en les exposant à l’emprisonnement et à de nouvelles formes d’abus, tout en contribuant au fleurissement d’un business des frontières. Ces dernières années, au Maghreb et en Afrique de l’Ouest, les atteintes aux droits humains et à la solidarité se multiplient, avec l’arrestation de militant·e·s de la société civile sous des chefs d’accusation particulièrement lourds, les exposant à des peines de prison, voire à la peine de mort.
Mais la violence des politiques migratoires ne s’arrête pas au fait de causer la mort. Elle se prolonge après le décès, dans le déni de la valeur des vies des personnes migrantes, dans la relégation aux marges de leurs corps et de leur mémoire. En tant que victimes directes du contrôle frontalier, ces mort·e·s encouragent des luttes mémorielles collectives en l’absence d’investigations institutionnelles, pour retracer les circonstances des décès, retrouver et rapatrier les corps, et soutenir les familles des personnes décédées dans leurs luttes pour la vérité et la dignité.
- Promouvoir la liberté de circulation comme alternative aux politiques migratoires mortifères
Voir le texte de positionnement : "Appel solennel pour la liberté de circulation" (2013)
Dans le contexte européen rappelé ci-dessus, l’idée de libre circulation au sein de l’espace Schengen relève davantage d’une facilité de langage que d’une réalité concrète : elle exclut les citoyen·ne·s les plus précaires et les personnes « inactives », certain·e·s travailleur·euse·s, les communautés stigmatisées, ainsi que les ressortissant·e·s d’États tiers et leurs familles, soumis à des contrôles frontaliers reposant sur le profilage racial.
Depuis environ 15 ans, le thème de la liberté de circulation et d’installation des étranger·ère·s est progressivement devenu un sujet d’analyse du réseau Migreurop, à la suite des mouvements des personnes dites “sans-papiers” et face à l’impasse des régularisations au « cas par cas ». Ce thème s’est aussi imposé face à la normalisation progressive de la violence aux frontières, utilisée comme stratégie de dissuasion. Il s’est également affirmé en réaction au caractère illusoire de l’approche « triple win » au cœur du Pacte mondial pour les migrations (2018), selon laquelle les migrations internationales pourraient profiter à toutes les parties — pays pourvoyeurs, récepteurs, et personnes migrantes elles-mêmes. Or, le Pacte - outil non juridiquement contraignant - fait état d’objectifs contradictoires en promouvant à la fois les migrations de travail temporaires, circulaires et flexibles (souvent privilégiées par les États récepteurs), tout en souhaitant garantir le regroupement familial, alors que la mobilité saisonnière tend stratégiquement à exclure les familles de leurs droits à l’installation. Dans le jargon international, « faciliter » la mobilité renvoie également à une autre pratique contre laquelle le réseau est fermement opposé : celle de l’expulsion des personnes en situation administrative irrégulière, qui advient pour de nombreux·euses travailleur·euse·s après l’expiration de leur titre de séjour temporaire.
Depuis la crise de l’accueil de 2015 dans l’Union européenne, qui ne fut rien d’autre qu’une crise de ses propres politiques d’immigration et d’asile, les mesures adoptées relèvent d’une stratégie d’instrumentalisation de la question migratoire, déployée par les autorités européennes afin de promouvoir le renforcement des capacités d’action des agences de l’UE (Frontex, Europol, mais aussi l’agence européenne de l’asile - EUAA, ancienne EASO) et de continuer à bafouer les droits fondamentaux des personnes, tant sur son territoire que dans les régions ciblées par sa politique d’externalisation des frontières. Depuis sa création, le réseau a défini la politique à laquelle se livrent les autorités européennes et leurs partenaires comme une « guerre aux personnes migrantes », au regard de l’hostilité belliqueuse et du recensement macabre des décès causés par des politiques migratoires liberticides. Aussi, la nécessité de repenser les imaginaires collectifs s’impose à nous comme une évidence.
Défendre la liberté de circulation nous permet de sortir de l’engrenage du durcissement de l’orientation répressive de la gestion des questions migratoires, observable dans la totalité des pays où le réseau est actif. Ce combat nous offre l’opportunité de déplacer le débat, en refusant de nous aligner sur les termes imposés par nos adversaires politiques. Nous rejetons toute logique de tri des personnes que nous pourrions « accueillir » et refusons de débattre des critères qui conditionneraient ce tri.
Partout dans le monde, certain·e·s personnes jouissent du droit d’accueillir, de partir, de venir, de s’installer ou de repartir, qui s’affranchit des dominations étatiques, économiques, coloniales, raciales ou sexuelles. Ils et elles font l’expérience d’une liberté de circulation en acte.
Notre engagement en faveur de la liberté de circulation et d’installation pour toutes et tous repose sur un constat fondamental : cette liberté possède une double nature. Elle demeure un idéal à atteindre pour certain·e·s, mais constitue déjà une réalité concrète pour d’autres. Cette dualité nous amène à considérer cette liberté non pas comme une utopie, mais comme un moyen et un objectif réalisable, car déjà partiellement existant.
Mais cette liberté n’a de sens et ne peut être souhaitable que si elle repose sur une stricte égalité de traitement entre personnes étrangères et nationales. Elle implique donc une lutte collective résolue contre toutes les formes de discrimination et de racisme. L’universalité du droit à la libre circulation et installation est non négociable.
Décryptage des politiques migratoires européennes