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Ceuta : terre de migrants clandestins

La Croix

| 10 juillet 2006 |

On peut la voir en se hissant sur les sommets alentour ou tout simplement au détour de la route : la presqu’île de l’enclave espagnole de Ceuta est une forteresse barricadée derrière son grillage. À l’extérieur du rempart s’étend une forêt clairsemée. La « brousse », comme l’appellent les migrants subsahariens en transit.

L’été dernier, ils étaient un millier à vivre au pied de ces arbres et la tête en Europe, dans un immense campement de tentes de fortune. Des mois à attendre sans réussir à passer la barrière.

Et puis, une nuit d’automne, de lassitude et d’impatience, ils ont tenté le tout pour le tout, comme d’autres l’avaient fait à Melilla, autre enclave espagnole sur la côte marocaine. C’était entre le 28 et le 29 septembre, à la veille d’un sommet hispano-marocain sur l’immigration. Plusieurs centaines de Sénégalais, Maliens, Camerounais, Ivoiriens ou Congolais se sont jetés d’un seul coup à mains nues sur les barbelés. Certains ont pénétré en terre européenne, mais cinq sont morts. Des centaines de migrants ont été arrêtés et refoulés vers leurs pays d’origine.

Les médias ont accouru, le monde s’est ému. Dans les semaines qui ont suivi, l’immigration s’est imposée dans les capitales africaines et européennes comme un sujet qui devait être traité en commun par les pays d’origine, les pays de transit et les pays de destination. Le Maroc, l’Espagne et la France, notamment, ont poussé à l’organisation d’une conférence ministérielle. Elle s’est ouverte hier et pour deux jours à Rabat, réunissant les représentants de plus de 50 pays du Nord et du Sud.

Traqués comme des bêtes

Depuis l’an dernier, à Ceuta, les autorités espagnoles ont surélevé le double grillage frontalier à plus de six mètres de hauteur. Il devrait bientôt être renforcé d’une troisième barrière, avec un système déjà expérimenté à Melilla et incluant notamment des jets d’eau pimentée. Côté marocain, on aperçoit des militaires postés le long de la petite crête qui surplombe la frontière. « Le campement des clandestins était dans cette combe. Ils prenaient de l’eau à cette source, montre du doigt un soldat, mais vous ne les trouverez plus, on a tout nettoyé. »

Et pourtant, une cinquantaine de migrants vivent toujours cachés dans la « brousse », oubliés de tous, sauf des gardiens de la forteresse... À quelques kilomètres à vol d’oiseau du grillage, à l’orée des bois, deux têtes apparaissent derrière un rocher. Siaka et Aboubakar, ivoiriens, vivent dans la forêt depuis plus de deux ans, traqués comme des bêtes. Leurs chaussures sont déchirées à force de marcher pour mendier de quoi manger auprès des habitants locaux et surtout à force de courir pour fuir les militaires. Ils retournent bien vite sous le couvert des frondaisons, s’assoient contre un tronc pour témoigner.

« Nous savions que l’attaque forcée serait la première et la dernière, qu’après nos souffrances seraient bien pires. La sécurité est trop renforcée, plus de huit mois que personne n’a réussi à entrer », explique Siaka, ancien commerçant aujourd’hui âgé de 27 ans. Il reste en contact avec ses camarades passés l’an dernier « de l’autre côté », à Ceuta, grâce à son téléphone portable dont il arrive à recharger la batterie en bidouillant des piles de neuf volts.

"C’est de plus en plus difficile et de plus en plus cher"

Il transmet leurs informations : « Ils me disent qu’il n’y a que ceux du Bangladesh et du Pakistan qui passent encore. Eux, ils ont de l’argent pour payer des mafias. Mais les Noirs ne passent plus. » En tout cas plus en sautant par-dessus le grillage avec des échelles de bois. Certains seraient entrés grâce à des passeurs, via la douane des marchandises, à bord de voitures, ou encore par la mer en se faisant tracter au large par des nageurs. « Mais c’est de plus en plus difficile et de plus en plus cher », précise Siaka en levant les yeux au ciel.

« Ceux qui restent ici, ce sont les “mains vides”, ceux qui n’ont pas du tout d’argent. On ne sait pas quoi faire, on souffre encore plus que dans notre pays où il y a la guerre. Mais je préfère mourir plutôt que de retourner en arrière », explique à son tour Aboubakar, ancien conducteur de camion de 24 ans. « Je ne peux pas rentrer chez mes parents avec cette blessure ! » lâche-t-il en sortant de sa manche une main mutilée. Il a perdu deux doigts la fameuse nuit de l’assaut. « Je ne sais pas si c’est le grillage ou une balle qui m’a touché. Ils ont tiré des balles réelles ! Moi j’avais passé le grillage, mais la Guardia civile m’a fait sortir. » Les autorités espagnoles et marocaines avaient promis une enquête transparente, mais les conclusions n’ont toujours pas été rendues.

Siaka et Aboubakar, malgré leurs blessures, avaient été arrêtés et emmenés à la frontière mauritanienne. « Des frères sont morts dans le Sahara », assurent-ils. Eux se sont enfuis, car ils ne voulaient pas monter à bord des avions

Source : La Croix

 

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